Comment le Pape François change la Curie – et l’institution

Comment le Pape François change l’institution

11 Août 2020 =

Parmi les vaticanistes, Andrea Gagliarducci a la particularité de suivre de très près le Saint-Siège en tant qu’institution politique (qu’il connaît très bien) et donc François en tant que chef d’Etat et coordonnateur d’une administration, et il essaie de le faire selon une perspective catholique. Hier, sur son site en anglais Monday Vatican, il prolongeait sa réflexion précédente sur le changement de secrétaire (François démantèle silencieusement mais minutieusement l’Institution) en analysant les implications de la nomination comme n° 2 de l’économie d’un laïc, cadre d’une grande société pharmaceutique (!!) basée aux Etats-Unis. Nomination qui ne manque pas de susciter quelques graves questions sur la défense de l’Eglise par des cadres qui ne la connaissent pas – voire rament contre elle.

Comment le Pape François change la Curie – et l’institution

Monday Vatican
10 août 2020
Ma traduction

La semaine dernière, le pape François a nommé le laïc Máximino Caballero Ledo au poste de secrétaire général du Secrétariat du Vatican pour l’économie, qui est une sorte de vice-ministre des finances du Vatican (cf. www.vaticannews.va).
Il y a deux façons d’envisager cette décision.
.
La première: Le pape François poursuit la « professionnalisation » de la Curie et choisit des laïcs pour les postes critiques, en fonction de leurs compétences. En ce sens, il est à noter que le pape a nommé un autre laïc, Fabio Gasperini, comme secrétaire de l’Administration du patrimoine du Siège Apostolique, connue comme « banque centrale du Vatican ».

La seconde: le pape François fait confiance à quelques personnes seulement. Cette confiance ne concerne pas seulement le CV des personnes (bien qu’il ne soit pas secondaire), mais elle est plutôt basée sur des relations personnelles.

Le profil de Máximino Caballero Ledo correspond, en fin de compte, aux deux catégories. Cadre dirigeant de Baxter Healthcare Inc, une société pharmaceutique basée aux États-Unis, Caballero Ledo vit aux États-Unis depuis 2007. Il est espagnol et s’est spécialisé en économie à l’IESE (la business school de l’Opus Dei à Barcelone, ndt).

Caballero Ledo est l’archétype du catholique engagé dans les affaires, et avec un certain succès. Il a pris la responsabilité de la branche financière de Baxter Healthcare après avoir travaillé dans le secteur financier dans de nombreux pays et dans plusieurs entreprises. Sa tâche au Vatican sera également celle de réorganiser les finances du Vatican, qui sont aujourd’hui confrontées au scénario problématique de la crise post-COVID 19.

En même temps, Caballero Ledo est un ami de longue date du père Juan Antonio Guerrero Alves, le préfet du Secrétariat à l’économie. Il l’a immédiatement expliqué dans la première interview qu’il a accordée en sa nouvelle qualité à Vatican News, le portail institutionnel d’information du Vatican. « Le père Guerrero et moi – a déclaré Caballero – avons grandi ensemble, nos familles sont amies depuis longtemps et nous étions très proches jusqu’à l’université. Depuis, la vie nous a emmenés chacun à des choses différentes, mais nous n’avons jamais perdu le contact ».

Caballero Ledo a été inclus dans la liste restreinte des candidats au poste de « vice-ministre des finances » du Vatican il y a longtemps. Le nouveau secrétaire remplacera Mgr Luigi Mistò, qui termine son mandat de cinq ans en tant que numéro deux du Secrétariat à l’économie. Le pape François est prêt à appliquer strictement l’une des nouvelles normes de la réforme de la Curie: aucun fonctionnaire du Vatican ne peut être en poste pour un mandat de plus de cinq ans, renouvelable une seule fois.

La décision du pape François entraîne un changement général à la Curie romaine. Cela donne à réfléchir.


D’une part, le pape François ne veut pas, au sein de la Curie, de postes forts que les gens pourraient chercher à gravir, aux dépens de leur foi. Il veut éviter le carriérisme et pour cette raison, aucun mandat n’est éternel.

D’autre part, la décision du pape François de n’avoir que des postes à mandat de 5 ans risque de desservir l’institutionLe Saint-Siège raisonne dans une perspective d’éternité, et il n’est pas possible de faire des projets à long terme dans un mandat de cinq ans. En cinq ans, il n’y a même pas le temps d’apprendre le modus operandi du Vatican.

En fin de compte, on court le risque que les gens à la tête de l’institution ne soient même pas capables de défendre l’institution. Ils seront même enclins à accepter des récits préjudiciables pour le Saint-Siège et à les diffuser, car ils ne connaissent pas les implications et les histoires qui se cachent derrière certaines décisions. Il sera plus courant d’entendre des gens du Saint-Siège attaquer le Saint-Siège.
Le Saint-Siège a-t-il besoin d’être entièrement changé? Ou est-ce la seule chose qu’on veut montrer du Saint-Siège ?

Nous ne pouvons pas sous-estimer les conséquences possibles. Au début du pontificat, le pape François lui-même a critiqué la Curie avec certaines accusations – les désormais célèbres « maladies de la Curie », mais pas seulement. Pendant cette période, le pape a engagé des consultants externes, et ceux-ci n’ont pas hésité à dire que le Saint-Siège devait être remanié. De plus, ils ont exploité le Saint-Siège pour leurs propres intérêts.

Le scénario avec les consultants externes n’a pas duré trop longtemps. Le Pape est passé des consultants externes aux consultants internes, compte tenu de certains problèmes qui sont apparus. Quelque temps après, le troisième scandale Vatileaks a éclaté. L’un des consultants externes a même été impliqué dans le procès, ainsi que le monseigneur qui l’a engagé.

Face à cette situation, le pape François a de plus en plus cherché à choisir ses premiers collaborateurs parmi ses personnes de confiance. Ni des gens de la Curie, ni des consultants externes. Généralement, des personnes venant de l’extérieur que le pape connaissait déjà, ou des personnes que les amis du pape lui ont recommandées.

Des mauvaises langues pourraient dire que le pape François est revenu à la « politique du cercle magique ». C’est-à-dire que quiconque fait partie du cercle magique du pape aura toutes les chances d’obtenir un poste, même s’il n’est pas le meilleur choix pour ce poste.

Ce n’est pas nouveau pour le Vatican. Les papes ont toujours choisi des personnes en qui ils avaient confiance et, très souvent, les personnes occupant les postes les plus élevés sont tombées en disgrâce lorsque les pontificats ou les rapports de force ont changé.

Cependant, le pontificat du pape François a quelque chose de différent. On attendait du pape qu’il mette fin au système des « Old boy network » [équivalent de l’amicale des anciens élèves de telle ou telle école ou institutions prestigieuses, ndt]. Tout en essayant de mettre fin à certaines situations, le pape utilise quand même le système des Old boy network.

Mais il y a plus. Avant, les personnes de confiance avaient des titres et des postes qui allaient avec. Un évêque devait être à un poste d’évêque, et cela n’a pas été remis en question. Maintenant, plutôt que d’avoir le titre approprié, il faut avoir une compétence présumée, peu importe si le poste convient. La compétence est toujours quelque chose de vague. Elle n’élève pas le profil d’une institution. Si le poste est à pourvoir pour une durée maximale de cinq ans, il se peut que la compétence ne soit pas suffisante pour effectuer le travail.

Ce système sape le « Vatican caché » [hidden Vatican: ce serait un peu l’équivalent du Deep State, mais dans un sens positif, ndt], qui est toujours là. C’est le Vatican fait de prêtres et de fonctionnaires compétents, qui ne veulent rien d’autre que servir l’institution. Ils sont là, ils se déplacent sur la pointe des pieds, et ils se retrouvent aux prises avec des patrons qui viennent de mondes différents, ne parlent pas la langue du Vatican, et n’y restent que cinq ans.

Ainsi, la poursuite de la professionnalisation met en danger le véritable professionnalisme du Vatican. C’est la fin d’une époque, comme en témoigne la pratique du pape François de faire tourner ses secrétaires privés. Nous verrons combien de temps durera cette fin d’une époque.