Allons-nous vers une dictature sanitaire (*) ?

26 Mars 2020 

Après l’expérience du virus, nous savons que l’éventuelle menace totalitaire qui se profile à l’horizon pourrait être une dictature sanitaire. Une dictature mondiale et/ou nationale, justifiée par des règles anti-contagion. Pour prendre un peu de hauteur, lisons Marcello Veneziani, qui poursuit ses réflexions sur la pandémie en cours (il est intéressant de voir qu’elles évoluent au fil du temps, et que son attitude n’est pas figée à l’agacement/ironie du début).

(*) La question se pose de façon très concrète, au moment où les les autorités européennes envisagent d’utiliser (anonymement… pour l’instant) les données de géolocalisation des smartphones dans la lutte contre le coronavirus. Lundi 23 mars, le commissaire européen Thierry Breton s’est entretenu avec plusieurs opérateurs télécoms à ce propos.

Un soir, je me suis promené seul à Rome parmi les ruines du monde contemporain, bien plus fantomatiques et désolées que les ruines antiques. Et ça m’a tellement fait mal que je n’ai pas voulu réessayer, même si j’avais une dérogation spéciale pour le faire. Vous ne pouvez pas vivre si le monde qui vous entoure est mort.
Mais nous sommes en attente de la résurrection.
.

MV

Le péril d’une dictature sanitaire

Marcello Veneziani
La Verità, 15 mars 2020
Ma traduction

Après l’expérience du virus, nous savons que l’éventuelle menace totalitaire qui se profile à l’horizon pourrait être une dictature sanitaire. Une dictature mondiale et/ou nationale, justifiée par des règles anti-contagion. Je vous invite à faire un voyage littéraire et peut-être un peu prophétique dans l’avenir global, à partir d’aujourd’hui.

Nous faisons l’expérience dans notre chair qu’au nom de la santé, il est possible de révoquer la liberté, de suspendre les droits élémentaires et la démocratie, et d’imposer des règles restrictives sans si et sans mais, jusqu’au couvre-feu. Il est possible de mettre un pays en résidence surveillée, d’isoler des individus, d’empêcher tout rassemblement éventuel de personnes, de décomposer la société en molécules et de ne la maintenir qu’avec les instructions à distance du pouvoir sanitaire. Plus, peut-être, un vague patriotisme récréatif et consolateur, depuis une fenêtre ou un balcon…

Personne ne remet en cause la prophylaxie et la prévention adoptées, on peut être en désaccord avec les mesures individuelles, les temps, les modalités et les domaines d’application ; mais personne ne veut devenir objecteur de conscience, réticent, voire rebelle, aux impératifs sanitaires en vigueur. Et en tout cas, nous les acceptons tous avec l’implication qu’il s’agit d’une période courte et transitoire, d’un état d’exception temporaire. Mais si le risque devait perdurer, la quarantaine et donc la détention préventive d’un peuple pourrait aussi être prolongée. Dispersés, atomisés, en autant de cellules qui doivent respecter l’obligation de rester séparées (c’est ainsi que l’on stérilise le populisme).

Du reste, même une expérience brève mais traumatisante laisse des signes destinés à durer et à changer notre relation avec le pouvoir, la vie et les autres.

Le thème de fond est aussi vieux que l’homme et la politique. Le pouvoir tient à la peur, disait Hobbes, et de manière différente Machiavel. Et les anciens l’ont dit avant eux. Et la peur est toujours, en fin de compte, la peur de mourir.

Parfois, on affronte et on apprivoise cette peur à travers deux grandes reconstructions mythiques et sacrées: la vision héroïque de la vie ou la vision religieuse de l’au-delà.

Si la manière dont vous passez votre vie vaut plus que la vie elle-même, si l’espérance dans l’au-delà dépasse la défense de votre peau ici et maintenant, à n’importe quel prix, alors peut-être pouvez-vous parier jusqu’au bout. Si vous êtes prêt à risquer même votre vie, vous avez une liberté que personne ne peut vous enlever.

Mais si tout est là et que rien d’autre ne nous attend, ni la gloire ni l’éternité, alors la vie est l’absolu et nous sommes prêts à tout pour elle, à la merci de quiconque peut la menacer ou la protéger.

Être libéré de la peur a également une variante désespérée : si vous vivez dans l’esclavage et la misère la plus noire, si vous n’avez rien à perdre si ce n’est votre enfer quotidien, alors peut-être êtes-vous prêt à risquer votre sécurité et même votre survie.

Mais si au total vous avez votre maison et votre confort minimum, votre vie passable, sinon sereine, alors non, la préservation de la santé est un impératif absolu, et justifie tout renoncement. Et notre société est une société préoccupée par sa santé et finalement nantie, qui a un impératif très humain et unanime de vivre aussi longtemps et aussi bien que possible. Par conséquent, face à la terreur d’être contaminé et au risque de mourir, il n’y a pas de droit, pas de liberté, pas de vote, pas d’opinion qui tienne. Tout d’abord, la santé. Le désir de sécurité, jusqu’alors imposé, devient une priorité absolue. C’est de la biopolitique.

Si nous réécrivions aujourd’hui 1984 ou La ferme des animaux de George Orwell, Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley ou Le maître du monde de Robert Hugh Benson, si nous imaginons une dystopie, c’est-à-dire une utopie négative dans le futur, nous imaginerions un pouvoir totalitaire qui utilise la santé, la contagion et la protection contre la contagion comme son arme de domination absolue. Peut-être ne se limite-t-elle pas à traiter les cas de contagion, mais même à les procurer, et à exercer ensuite son pouvoir totalitaire sur la société ou les pays qui résistent à la soumission.

Nous parlons ici de littérature et non de réalité historique, nous savons faire la distinction entre les faits et l’imagination, nous ne nous laissons pas prendre par un quelconque syndrome de complot diabolique. Mais parfois la littérature souligne, représente, exprime, certaines préoccupations latentes mais réelles des gens et parfois – même dans sa narration fantaisiste – elle capte certaines tendances inquiétantes et contourne même certaines prophéties. Réfléchissons, tout en maintenant le fossé entre la réalité et l’imagination.

Il y a quelques jours, j’ai souligné les aspects positifs de la terrible situation que nous vivons, la redécouverte de certains principes qui étaient condamnés jusqu’à hier: l’ordre et la discipline, la fierté nationale et le sentiment d’appartenance, pour n’en citer que quelques-uns. Je souligne maintenant les contre-indications inverses, les effets secondaires possibles d’une terreur sanitaire collective. Car chaque scénario qui s’ouvre a au moins deux possibilités principales de développement, ainsi que de lecture, plus une infinité de variations, de degrés et de nuances.

En attendant, je pâtis comme vous de ces interminables journées d’épreuves techniques de fin d’humanité, avec les métropoles réduites, comme l’avait écrit Eugenio Montale en parlant de Milan, à « un énorme conglomérat d’ermites« .

Un soir, je me suis promené seul à Rome parmi les ruines du monde contemporain, bien plus fantomatiques et désolées que les ruines antiques. Et ça m’a tellement fait mal que je n’ai pas voulu réessayer, même si j’avais une dérogation spéciale pour le faire. Vous ne pouvez pas vivre si le monde qui vous entoure est mort.
Mais nous sommes en attente de la résurrection.