Schisme en provenance d’Allemagne: la sonnette d’alarme

Schisme en provenance d’Allemagne: la sonnette d’alarme

30 Jan 2020

Le « parcours synodal » du cardinal Marx – Les liaisons dangereuses (supposées) du Pape avec l’Eglise allemande lui rendent la tâche très délicate – Le front opposé – Comment l’Eglise en Allemagne se rend coupable de simonie. Rappels et perspectives. Panorama complet sur Il Giornale

Les cardinaux Wolki et Marx

L’Église est désormais en danger: un schisme menace l’Europe

Francesco Boezi
28 janvier 2020
Il Giornale(via CR)
Ma traduction

« Schisme » reste un mot imprononçable pour l’Église catholique. Pourtant, depuis quelque temps, on écrit et on parle sans cesse de « schisme ». Alors qu’approche l’une des phases les plus complexes de ce pontificat, la révolution des logiques curiales à travers la publication de la nouvelle Constitution apostolique grâce à laquelle Jorge Mario Bergoglio entend révolutionner l’ordre romain, les évêques allemands ont convoqué un « concile interne » d’une durée de deux ans. Le mot d’ordre est unique: réforme. Les effets potentiels, en revanche, sont multiples. Les prélats teutoniques ont décidé de s’engager dans une voie qui peut avoir pour issue des « décisions contraignantes ».

C’est, du moins, l’objectif déclaré. Il faudra ensuite attendre la réaction de Rome.

Le Vatican, depuis le début, a soulevé plus d’une perplexité. Le cardinal canadien Marc Ouellet, conservateur et préfet de la Congrégation des évêques, l’a écrit noir sur blanc: des décisions d’une telle ampleur ne peuvent être prises sans tenir compte des avis – qui eux sont « contraignants » – du Saint-Siège. Sinon, on reviendrait aux Églises nationales, avec une bonne dose d’autogestion.

Un évêque italien, Filippo Iannone, l’a répété: « Il est facile de voir que ces questions ne concernent pas l’Église en Allemagne mais l’Église universelle et – à quelques exceptions près – ne peuvent faire l’objet de délibérations ou de décisions d’une Église particulière sans contrevenir à ce qui est exprimé par le Saint-Père dans sa lettre » (Les déclarations du Cardinal Marc Ouellet et de Monseigneur Filippo Iannone sont disponibles sur Askanews).

Le pape François lui-même, alors que Marx avait déjà décidé de poursuivre vers le « concile », a écrit une lettre au « Peuple de Dieu en route ». La même lettre à laquelle Iannone a fait référence. La hiérarchie du Saint-Siège semble avoir interprété l’écrit du pontife argentin comme un avertissement, aussi fraternel soit-il, adressé au cardinal Rehinard Marx, véritable protagoniste de ces développements.

Les traditionalistes, quant à eux, montrent comment l’épiscopat allemand et l’évêque de Rome se sont souvent mis d’accord sur les tournants doctrinaux à adopter. Presque comme si entre certaines franges progressistes présentes dans la Compagnie de Jésus, auxquelles Bergoglio serait lié, et les franges théologiques progressistes – celles qui sont nées et se sont installées en Allemagne – une harmonie d’intention avait existé et existait. Et c’est un aspect sur lequel il faudra revenir plus tard.

Ce dont les évêques discutent en Allemagne


Pour comprendre les causes derrière l’évidente hésitation du Vatican, il est nécessaire de comprendre quels sont les objets de discussion de l’épiscopat allemand.

Le premier point soulevé dans le « parcours synodal », d’un point de vue chronologique, concerne le rapport entre la doctrine chrétienne-catholique et l’homosexualité, qui, au cours des phases préliminaires du « concile interne », a déjà été déclarée, en contradiction avec ce qui est écrit dans le Catéchisme, une « forme normale de prédisposition sexuelle ».

Le cardinal Reinhard Marx, au cours de ces années, a, par exemple, ouvert des exceptions pour la bénédiction des couples homosexuels. D’autres évêques teutons ont même envisagé la possibilité théorique d’arriver à l’ordination de prêtres homosexuels.

La morale sexuelle toute entière, à y regarder de plus près, risque d’être soumise à un changement global. En Allemagne, il semble y avoir un terrain fertile pour l’abolition du célibat des prêtres, pour l’institution d’un diaconat féminin et pour la sécularisation de la gestion des paroisses. Les Allemands sont partis du drame des abus commis dans les milieux ecclésiastiques. Les conservateurs pensaient – comme Ratzinger – que la violence était due à la contamination par l’idéologie de 1968. Les progressistes accusaient la rigidité cléricaliste. Tout renverser peut être la bonne façon de mettre le mot « fin » à « effondrement moral ». C’est la thèse de base de ceux qui poursuivent la modernisation à tout prix. Car une Église moins rigide, plus ouverte sur le monde et moins ancrée dans les pratiques établies, serait en mesure de sortir de l’obscurantisme, qui produit du cléricalisme, donc des abus.

Comme on peut facilement le déduire, les questions de base ne peuvent pas se limiter à la vie d’une église particulière, mais devraient au moins faire l’objet d’un synode universel. L’inquiétude de la place Saint-Pierre et de ses environs semble plus que justifiée. Le résultat, dans un délai de deux ans, pourrait être le suivant: prêtres mariés et/ou viri probati, diaconesses, égalité des charges entre hommes et femmes, bénédiction des couples homosexuels et, peut-être, célébration des mariages entre personnes homosexuelles. Est-il possible que les velléités progressistes des Allemands ne restent que des volontés inefficaces? Oui, mais le front traditionnel brandit toujours l’épouvantail du « schisme ».

Le vieil affrontement théologique entre Joseph Ratzinger et Walter Kasper


Quand le pape émérite Benoît XVI a décidé de partager avec le cardinal Robert Sarah l’écriture de « Des profondeurs de nos cœurs », il a probablement pensé à « son » Allemagne, où l’abolition du célibat des prêtres peut devenir une réalité concrète. La démarche de Joseph Ratzinger – un ouvrage expliquant les raisons fondamentales du célibat, que Sarah appelle « le mystère de Dieu », et par lequel le duo conservateur s’est opposé à tout projet d’abolition – est la deuxième en peu de temps: l’ancien pontife s’était déjà lancé sur le terrain fin 2019, décidant d’aider à la naissance d’une fondation pour protéger le journalisme catholique. L’initiative naîtra autour de Die Tagespost. Benoît XVI s’inquiète-t-il du sort du catholicisme allemand? C’est bien plus qu’une simple éventualité. Le théologien bavarois a toujours été le sommet d’un courant théologique conservateur, qui s’est ensuite canalisé dans ce qu’on appelle le « Ratzingerisme ».

De l’autre côté de la barricade, le cardinal Walter Kasper, à qui le pape François aurait même confié l’étude d’une commission pour la « messe œcuménique », c’est-à-dire pour un rite valable à la fois pour les catholiques et les protestants. Mais toute trace de cette commission a aujourd’hui été perdue. Le « front traditionnel » en est certain : les cardinaux Walter Kasper et Reinhard Marx ont soutenu l’ancien archevêque de Buenos Aires lors du dernier conclave. C’est pourquoi, entre les dirigeants progressistes allemands et le pape, il ne peut y avoir qu’un climat de concorde. Notamment parce que – soutient toujours le côté traditionaliste – les batailles du cardinal Marx sont très similaires à celles menées par certains jésuites nord-américains. James Martin, consultant américain auprès de la Secrétairerie pour la communication du Saint-Siège, en plus d’être un jésuite, se bat depuis longtemps pour une réforme au sens progressiste de la partie de la doctrine qui concerne la moralité sexuelle. L’expression la plus illustrative est la suivante: pour Martin, un « pont » doit être construit entre l’Église catholique et l’univers LGBT.

Le schématisme – disent ceux qui mettent en corrélation la stratégie de Marx et celle de Bergoglio – n’est que trop facile à identifier. Et une recherche rapide suffit pour comprendre dans quelles parties du monde se sont implantées certaines synchronies théologiques, qui se sont enracinées depuis 68 et qui sont également associées à la théologie de la libération. Et puis il y a le choc théologique épique entre Ratzinger et Kasper, qui aurait culminé dans le « concile interne » de l’Église allemande. Le second, dans le lointain 1992, avait demandé à Jean-Paul II de libéraliser, en quelque sorte, la communion pour les divorcés remariés. A l’époque, la ligne Wojtyla-Ratzinger l’avait remporté. Avec l’élection au trône de Pierre de Jorge Mario Bergoglio, l’espace s’est créé pour « Amoris Laetitia« , l’exhortation dans laquelle la requête de Kasper a été partiellement acceptée. Les nuances, dans l’Eglise catholique, sont à l’ordre du jour : le cardinal Walter Kasper n’est favorable ni à l’abolition du célibat ni à des « décisions contraignantes » capables de déconstruire ce qui a toujours été la ligne du catholicisme sur la morale sexuelle. Mais que la gauche des institutions ecclésiastiques pousse à dépasser la résistance conservatrice est un fait évident.

Le rôle de Jorge Mario Bergoglio

Jorge Mario Bergoglio pourrait avoir à gérer, d’ici moins de deux ans, une sorte d’unicum de l’histoire ecclésiastique récente: une Église qui s’est déclarée autocéphale ou presque autocéphale, qui communique au Vatican qu’elle a délibéré en faveur de « décisions contraignantes ». Jusqu’à preuve du contraire, c’est le pape qui a le dernier mot dans de telles circonstances. Mais l’Église allemande veut continuer à fonctionner de manière autonome.

Revenons un instant sur ce que disait Mgr Filippo Iannone il y a quelques mois: « Il ressort clairement de l’article du projet de statuts que la Conférence épiscopale a en vue de faire un concile particulier qui poursuit les canons 439-446 mais sans utiliser le terme. Si la Conférence des évêques allemands est parvenue à la conviction qu’un Concile particulier est nécessaire », a ajouté l’évêque, « ils devraient suivre les procédures prévues par le Code afin de parvenir à une résolution contraignante ». Les Allemands, pour simplifier, sont donc en train de mettre en place un concile national.

Si la reconstruction des traditionalistes était vraie – celle sur la présumée alliance entre le pape François et le cardinal Reinhard Marx – le pontife argentin se trouverait dans une situation assez épineuse: dire « non » au cardinal Reinhard Marx briserait le front progressiste ; dire « oui » au cardinal Reinhard Marx, donc aux « décisions contraignantes », constituerait un précédent de poids. Dans ce deuxième cas, d’autres entités épiscopales pourraient se sentir habilitées à organiser leur propre « concile interne ». Et cela créerait un problème lié au retour des Églises nationales. Avec tout ce que les « décisions contraignantes » supplémentaires entraîneraient en termes de confusion doctrinale.

Le scénario le plus probable serait que les parties trouvent sur le fil du rasoir un accord capable d’éviter les larmes. Une variante indépendante des bons présages prévoit en revanche qu’à l’arrivée de ce tortueux parcours de deux ans et devant un « non » venant du Vatican, l’Eglise allemande optera réellement pour la course en solitaire.

La crainte d’un « schisme traditionaliste » (qui ne semble pas être dans les plans)


Des cinq dubia des quatre cardinaux sur Amoris Laetitia à la position prise par Carlo Maria Viganò: depuis quelque temps, les progressistes parlent d’un « schisme » imminent provoqué par ce traditionalisme si critique à l’égard de la papauté actuelle. Mais pour l’instant, le « front traditionnel » a toujours mis l’accent sur la nécessité de l’unité ecclésiale, même s’il a déclenché plus d’une tempête publique en opposition avec le bouleversement. Un « schisme traditionaliste » est très peu probable. Le cardinal Reinhard Marx, avec son « parcours synodal », a cependant fourni un argument facile aux traditionalistes, qui peuvent désormais faire remarquer que ce ne sont certainement pas eux qui ont cherché à prendre des décisions autonome. Et de fait, le « front traditionnel » n’a jamais organisé de « Synode interne ». Le pape lui-même, quelle que soit la façon dont on le voit, a admis qu’il ne craignait pas un « schisme ». Bien que Jorge Mario Bergoglio ait également précisé qu’il prie pour qu’un événement schismatique ne se réalise jamais.

Mais s’il y a un côté du terrain où un processus de division semble avoir commencé, c’est bien le côté gauche. Et c’est un argument que le « front traditionnel » ne pouvait pas laisser échapper. Un tableau d’ensemble dans lequel, ces jours-ci, les mots prononcés par le cardinal Gualtiero Bassetti, président de la conférence épiscopale italienne, ont résonné avec force: « Si quelqu’un n’aime pas ce pape, qu’il le dise parce qu’il est libre de choisir d’autres voies. La critique, c’est bien, mais pas ce destructisme », a tonné le sommet de la Conférence épiscopale. Et encore : « Il y a trop de gens qui parlent du pape et à quelqu’un j’ai dit ‘fais le choix d’être évangélique, si tu n’aimes pas l’Église catholique, si cette barque est trop étroite. Nos frères protestants n’ont ni pape ni évêque, chacun fait ses propres choix. Pardonne-moi pour cet éclat, mais l’objectif de tous doit être de chercher des réponses pour le bien de l’Église et de l’humanité’ « .

Bassetti, avec cette réflexion, ne voulait certainement pas faire référence aux Allemands, auxquels le Pape plaît, mais précisément aux soi-disant « anti-bergogliens ». Les réflexions du cardinal italien ont un poids spécifique remarquable. Ne serait-ce que parce que ces guillemets indiquent comment, dans les hautes sphères catholiques, certains sont prêts à perdre en termes de nombres, afin de retrouver l’unité de vision, qui semble avoir été perdue.

Ceux qui s’opposent au « parcours synodal » allemand


Il y a un dernier élément à analyser avec soin: un schisme de jure, celui qui est reconnu par les institutions, est une chose, un schisme de facto, celui qui n’a pas besoin d’être baptisé de tous les chrismes de l’officialité, puisqu’il se glisse déjà tout seul, en est une autre. L’évêque Luigi Negri, dans une interview à La Verità, a tiré la sonnette d’alarme, assumant la présence de situations schismatiques dans l’Église universelle. L’archevêque émérite de Ferrare-Comacchio a évoqué le cas où un prêtre ne récite pas le Credo lors d’une célébration. Quelque chose qui, d’après ce que Negri a dit, se produit déjà. En comparant ce discours au cas germanique, on peut imaginer une scission de sorte que, quelles que soient les dispositions qui viendront de Rome, certaines pierres angulaires du catholicisme soient de toute façon réformées.

Mais il y a un front qui s’oppose au « parcours synodal » de Marx et de son épiscopat. Les cardinaux allemands qui semblent plus que perplexes sont au nombre de trois : Gherard Ludwig Mueller, ancien préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, Walter Brandmueller, historien et ami de Benoît XVI et le cardinal Rainer Maria Woelki, qui a voté contre la création d’un « conseil interne ». Puis les cercles traditionalistes habituels, qui ont organisé un véritable rassemblement de protestation sur une place bavaroise, avec la présence de l’ancien nonce apostolique Carlo Maria Viganò. À cette occasion, une proposition de grève des impôts a été faite contre l’appareil ecclésiastique teutonique. L’Église allemande peut en effet se targuer de la mise en place d’un impôt ecclésiastique obligatoire qui correspond à environ 8 % du revenu annuel d’une personne qui se déclare catholique. C’est l’une des particularités pour lesquelles l’Ecclesia d’Allemagne peut être définie comme plus puissante que les autres.

Le professeur Roberto De Mattei, président de la Fondation Lépante, est le premier à être convaincu du bien-fondé d’une grève des impôts :

« Le critère d’appartenance à l’Église catholique – a-t-il souligné en Bavière – est fondé sur la foi que chaque catholique reçoit au baptême et ne peut être réduit au paiement d’un impôt. Seule une institution profondément sécularisée peut établir une équation entre l’appartenance à l’Église et le paiement d’une part de ses revenus. L’Église allemande, économiquement riche mais spirituellement de plus en plus pauvre, apparaît aux yeux des chrétiens comme un appareil corporatif et bureaucratique soumis à l’opinion publique et aux autorités civiles. De plus, ceux qui subordonnent la vie sacramentelle au paiement d’un impôt tombent dans le péché de simonie, cette vente de biens spirituels qui a caractérisé toutes les époques de crise grave dans l’Église« .

Combattre Marx en cessant de payer les impôts? L’intention semble aller dans ce sens.

On raconte souvent comment (mais il s’agit surtout d’affaires internes), pendant son pontificat, Benoît XVI a tenté, sans succès, d’abolir l’impôt ecclésiastique en Allemagne.