Une importante interview de Sandro Magister

Une importante interview de Sandro Magister

16 Jan 2020 | Actualités

La star des vaticanistes répond aux questions de « La Verità » (qui consacre à l’imbroglio du livre coécrit avec le cardinal Sarah un copieux dossier, voir ici). Le Pape émérite, dit-il, a décidé déjà en 2019 de sortir au grand jour sur les questions brûlantes du Pontificat. Et selon lui, la cohabitation entre « les deux papes » se réduira de plus en plus à des formalités.


L’interview: Sandro Magister

« C’est la fin de la concorde entre les Papes. »

« Si Benoît XVI est intervenu, c’est parce qu’il croit que la crise de l’Église est désormais grave »

Pour le Vaticaniste de l’ »Espresso« , le livre de Sarah a mis en évidence les profonds contrastes entre les Pontifes: « Désormais, leur coexistence se réduira à une formalité ».

Maurizio Caverzan
La Verità
16 janvier 2020
(merci à l’amie qui m’a transmis l’article réservé aux abonnés)
Ma traduction

C’est l’observateur le plus aigu de ce qui se passe dans les Palais Sacrés, 76 ans, auteur de coups journalistiques comme la publication en avant-première, en mars 2018, de la lettre complète de Joseph Ratzinger, manipulée pour simuler son soutien aux théologiens bergogliens, Sandro Magister tient sur le site de l’Espresso le très suivi blog Settimo cielo, publié en quatre langues. Nous nous sommes adressés à lui pour éclairer les faits de ces jours et comprendre comment peut continuer la coexistence entre les deux Papes après la publication tortueuse du livre sur le célibat des prêtres, publié hier en France et attendu pour la fin du mois en Italie.

Quelle idée vous êtes vous faite de l’essai « Des profondeurs de nos coeurs » écrit par le Cardinal Robert Sarah et Benoît XVI ?

2019 a été une année clé pour ce que nous appelons, pour simplifier, la coexistence des deux Papes. Parce qu’au cours de cette dernière année, le Pape émérite a décidé de sortir au grand jour sur les questions brûlantes du Magistère et de la pastorale ecclésiastique. En avril dernier, il a confié à un mensuel allemand les Notes sur les scandales d’abus sexuels, dans lesquelles il esquissait une cause de la crise de l’Eglise différente de celle proposée par François. Aujourd’hui, il a décidé de publier une réflexion sur le célibat sacerdotal avant que François ne prononce son Exhortation sur le Synode de l’Amazone. S’il a choisi de rompre le silence qu’il s’était imposé au moment du renoncement, c’est parce qu’il considère la situation de l’Eglise aujourd’hui particulièrement grave ».

Une situation qui rend « impossible de se taire », comme l’ont écrit les auteurs du livre en citant saint Augustin ?

Exactement. Un choix qui rappelle celui des grands moines antiques qui, voyant la vie de la communauté en danger, ont abandonné l’isolement pour les secourir. Ainsi, aujourd’hui, le Pape émérite quitte sa position de retraite et de prière pour accompagner l’Eglise de sa voix autoritaire dans un moment de grande incertitude.

L’affaire fait exploser l’anomalie des deux Papes : est-il urgent de réglementer l’action et la parole de Benoît XVI ?

Effectivement, ces deux événements récents ont mis en évidence quelque chose de non résolu. La coexistence des deux Papes, l’un régnant et l’autre émérite, est un primum absolu. La figure du Pape émérite n’a pas de codification canonique et est inventée par celui qui l’est pour la première fois. Lequel, au moment de son abdication, a laissé dans le vague les directives relatives aux domaines de son action, montrant qu’il pouvait se comporter de manière originale et créative ».

Il avait promis une position de retrait et de prière, alors qu’il a récupéré une présence différente?

La plupart du temps sur des sujets cruciaux. Il ne faut pas oublier que Benoît XVI a attribué la cause des abus sexuels à la perte de la proximité de Dieu d’une grande partie de l’Église, alors que pour François la cause est le cléricalisme. Quant au célibat des prêtres, Ratzinger trouve même son fondement théologique dans l’Ancien Testament, pour lequel le dévouement total à Dieu est incompatible avec un autre dévouement absolu tel que celui requis dans le mariage.

Certains observent que le célibat des prêtres n’est pas un dogme mais un choix récent de l’Église.

Ce n’est pas la pensée de Benoît XVI. Il avertit que toucher ce point pivot n’est pas simple car il fonde l’état ontologique du consacré à Dieu ».

La publication de ce texte est-elle une forme de pression sur le Pape François qui est sur le point de promulguer l’Exhortation du Synode sur l’Amazonie? Quelqu’un a aussi parlé d’interférence dans son Magistère.

Je crois qu’il doit être compris comme un signal d’alarme lancé par des personnalités de grande autorité, Benoît XVI en particulier, pour attirer l’attention sur la gravité de la décision qui va être prise. Si une ‘fente’ s’ouvre pour l’Amazonie, à terme elle sera valable pour toute l’Eglise.

Après le retrait de la signature sur la couverture et le choix de préciser que le livre est publié « avec la contribution » de Benoît XVI, on se demande comment le Pape émérite a pas pu ne pas savoir qu’il participait à une publication à double signature.


Même si l’on peut admettre que le Pape émérite n’avait pas de notions précises sur la forme éditoriale de la publication, le fond de sa pensée ne laisse cependant aucune place à l’interprétation. Et il ne laisse aucun doute sur le fait qu’il a voulu participer à ce livre avec un texte qui lui est propre, et en lisant et en approuvant toutes les autres parties de la publication, comme le démontrent ses lettres rendues publiques par le Cardinal Sarah.

Selon vous, qu’écrira le Pape François dans le document sur le Synode?

Pour ce que j’en ai vu durant ces sept années de pontificat, je ne serais pas surpris s’il ouvrait une ‘fente’ aux prêtres mariés, peut-être dans une note de bas de page. D’une part, il pourrait confirmer la doctrine actuelle en général, d’autre part, il pourrait permettre des exceptions qui seront abordées avec des pratiques plus ou moins désinvoltes. C’est ce qui s’est passé pour la doctrine du mariage après le Synode sur la famille.

Cela se produira-t-il aussi sur le célibat ecclésiastique ?


Ce ne sont pas les indices qui manquent. Au retour du voyage au Panama, s’adressant aux journalistes dans l’avion, le pape Bergoglio a cité et partagé l’expression de Paul VI:  » Je préfère donner ma vie avant de changer la loi du célibat sacerdotal ». Mais après cette phrase, il se réfère à des situations particulières dans les îles du Pacifique et cite comme intéressant un livre du théologien allemand Fritz Lobinger, devenu évêque en Afrique du Sud, en faveur de l’ordination d’hommes mariés et defemmes, à qui confier la seule tâche d’administrer les sacrements, sans les deux autres fonctions, l’enseignement et le gouvernement, qui sont inextricablement liées au sacerdoce.

Pourquoi devrions-nous craindre une exception ?


Parce qu’une exception autorisée en Amazonie ou dans quelque île du Pacifique deviendrait bientôt la règle dans une Église catholique comme celle d’Allemagne, parmi les plus dévastées au monde à cause du déclin des fidèles et de la foi et pourtant curieusement considérée par le Pape François comme l’avant-garde du renouveau ecclésial.

Dans l’Église orthodoxe, il y a toujours eu des prêtres mariés.


En attendant, dans l’Église orthodoxe, les évêques sont seulement célibataires. De plus, dans le livre, Ratzinger rappelle que l’Eglise universelle des premiers siècles prévoyait des ministres mariés, mais que ceux qui étaient ordonnés devaient cesser d’avoir des relations avec leurs épouses. Ensuite, lors de l’ordination sacerdotale, seuls les célibataires étaient admis.

La pénurie de vocations n’est-elle pas une raison suffisante pour admettre des hommes mariés « âgés » à la foi éprouvée?


Dans l’Eglise naissante aussi, les vocations étaient rares et pourtant le christianisme s’est épanoui malgré tout. Les communautés catholiques du Japon ont survécu héroïquement pendant 250 ans sans un seul prêtre. Ce fut le cas pour de nombreuses communautés cachées dans le monde. Il y a des moyens de compenser l’absence des prêtres.

Par exemple ?

Le dimanche, là où personne ne peut célébrer l’Eucharistie, les laïcs peuvent lire les lectures, réciter le credo et distribuer les hosties consacrées et conservées depuis la dernière fois que le prêtre est venu. C’est une pratique qui n’est pas si différente de celle qui est adoptée en apportant la communion aux malades.

Les partisans de l’ouverture aux prêtres mariés observent que les apôtres avaient tous une femme et des enfants.


Pas tous. L’apôtre Paul était célibataire. Et bien sûr, Jésus l’était. Quitter la maison et la famille pour suivre Jésus n’était pas une métaphore mais la réalité. Jésus admirait ceux qui, s’identifiant pleinement avec lui « devenaient eunuques pour le royaume des cieux ».

Dans les lettres exhibées par le Cardinal Sarah, Benoît XVI approuve la forme de publication prévue. Le retrait de la signature est-il dû à des pressions, ou à quelque chose d’autre?


Les mots parlent clair. L’adhésion du Pape Benoît XVI est évidente. Il n’y avait rien qu’il ignorait. La polémique est née des partisans du pape François pour minimiser la portée du livre et peut-être d’une certaine fragilité de l’archevêque Georg Gänswein, secrétaire du pape Benoît XVI et préfet de la maison papale, pour résister à de telles pressions.

En mars 2018, lorsque l’instrumentalisation de Ratzinger pour soutenir la publication de certains textes de théologiens bergogliens est devenue évidente, le Préfet du Secrétariat pour les Communications, Mgr Dario Viganò, a démissionné. Quelles seront les conséquences cette fois-ci?


Je ne pense pas qu’il y en aura. Il n’y a pas de bouc émissaire. Le Cardinal Sarah sera peut être démis de ses fonctions de Préfet de la Congrégation pour le Culte Divin à l’âge de 75 ans. Il y a un contraste flagrant entre sa position et celle du pape François. Mais dans l’Église, cela ne devrait pas surprendre car les contrastes ont toujours été présents, y compris pendant les pontificats de Benoît XVI, de Jean-Paul II et de Paul VI.

À votre avis, y a-t-il un lien entre ces deux événements ?


La similitude est dans la vaine tentative de montrer l’harmonie totale entre Benoît XVI et François.

Comment la coexistence entre eux pourra-t-elle se poursuivre ?


Je crains qu’elle ne se réduise de plus en plus à des formalités. Aujourd’hui, les distances sont plus évidentes que ce qu’on aurait pu prévoir immédiatement après l’abdication de Benoît XVI et l’ascension de François. Un motif de plus pour la difficulté objective de la coexistence entre les deux Papes, jamais expérimentée auparavant.

Quelle est votre évaluation du pontificat de Bergoglio ?


C’est un pontificat qui met en marche des processus, multipliant les options, mais sans les orienter en même temps. A plusieurs reprises, François a dit que le pasteur ne se place pas tant devant ou au milieu du troupeau, mais derrière, car le troupeau sait déjà où aller. Franchement, cela me semble une dévalorisation du rôle de leadership confié à l’origine au successeur de Pierre, à partir du Nouveau Testament.

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