« Réconcilier les Catholiques avec leur héritage multiséculaire » – par Monseigneur Dominique Rey, évêque de Fréjus-Toulon

« Réconcilier les Catholiques avec leur héritage multiséculaire » – par Monseigneur Dominique Rey, évêque de Fréjus-Toulon

A l’occasion de la messe pontificale célébrée dans la Basilique Saint-Pierre, à l’autel de la Chaire pendant le pèlerinage Summorum Pontificum, qui s’est tenu à Rome, les 25, 26 et 27 octobre dernier, Mgr Dominique Rey, évêque de Fréjus-Toulon, a donné le sermon suivant:

Laudetur Jesus Christus !

L’actualité ne cesse de nous le signifier : notre monde est en crise. Et cette crise est multi-factorielle. Elle est profonde et durable. Elle atteint même l’Eglise.

Le dramatique incendie qui a ravagé et consumé il y a quelques mois la toiture de la cathédrale de Paris, monument le plus visité d’Europe, constitue un signe prémonitoire pour notre temps. Une Eglise en feu. Un avertissement. Un cri. Cet incendie n’était pas un simple accident, mais un signe des temps.

Au-delà de l’attachement patrimonial à cette cathédrale, nous avons entendu l’avertissement de reconstruire un Temple spirituel, fracturé par les maux de notre temps ? Un Temple dont la pierre d’angle est le Christ, et dont les clés de voûte sont la foi, l’espérance et la charité, ces vertus qui nous rapportent à Dieu. L’Eglise est appelée sans cesse à renaître de ses cendres.

L’histoire nous enseigne en effet que les crises sont souvent réversibles : les civilisations sont mortelles mais elles peuvent aussi renaître. Les réveils spirituels qui ont traversé l’histoire de l’Eglise : l’essor du monachisme dans le haut moyen âge, le développement des ordres mendiants, la contre-réforme catholique du Concile de Trente et plus récemment, l’épopée des congrégations missionnaires au 19ème siècle…, tous ces grands renouveaux spirituels ont été les points de départ d’une résilience, d’une transformation de l’ensemble de la société.

La crise dans laquelle se trouve plongé notre monde en général, et qui se traduit par une perte de repères, de sens, de mémoire et donc de culture, crise qui conduit à l’individualisme narcissique et à la fragmentation sociale en perdant tout dénominateur commun… ; toute cette crise fait ressurgir la nécessité de retrouver une infrastructure religieuse qu’on avait enterrée, comme un point d’Archimède, comme un socle à partir duquel tout peut rebondir.

L’homme ne peut pas se passer de la question de Dieu, car il ne peut pas se priver d’intériorité, de transcendance pour se penser lui-même. Tous les régimes politiques oppressifs à travers l’histoire, qui ont banni la place des religions sont morts avant elles. Ils ont voulu transférer les attributs de Dieu à la sphère publique, et cela a donné le pire : le culte de l’être suprême à la révolution française, le nazisme et son idée de sacrifice sanglant, le communisme qui s’est emparé des attributs religieux (qu’on se rappelle les pontifes Lénine et Staline et l’hérétique Trotski) et toutes les grandes utopies politiques. En niant l’au-delà, ils ont voulu créer un au-delà sur Terre : cela a débouché sur l’enfer totalitaire.

Depuis 2000 ans, l’Eglise a survécu aux pseudo-devins, à ceux qui ont prophétisé la fin du christianisme ou sa sortie vers d’autres religions et au nom des idéologies qui voulaient éradiquer le christianisme (nazisme, communisme, athéisme). L’Eglise a traversé les tourments de l’histoire, survécu à ses divisions internes et, malgré l’infidélité de ses membres à l’Evangile, elle continue de porter le message du Christ aux nouvelles générations. Elle est l’avenir de l’humanité.

Oui, la foi demeure l’inconscient de notre société, c’est-à-dire ce qui permet à des gens de vivre ensemble à partir de représentations sacrées et à partir de son histoire baignée de transcendance. L’expulsion ou la marginalisation du christianisme (accélérée par le discrédit médiatique qu’elle subit aujourd’hui), a fait perdre aux nations un soubassement spirituel, mais aussi une enveloppe anthropologique et sociale qui garantissait une homogénéité qui traversait les siècles. Le vide spirituel engendre le mal être existentiel aussi bien personnel que sociétal, mal être dans lequel s’engouffrent des offres ésotériques et syncrétistes les plus ambigües, les violences et les radicalismes les plus dangereux.

De notre monde post-chrétien monte, sans que nous ne l’osions toujours l’entendre, un immense besoin de christianisme, un christianisme attestataire et confessant.

Quel va être le point de départ du réveil spirituel du christianisme ? Quelle est la réponse salutaire face à ces ébranlements du monde contemporain qui, en se séparant de Dieu se coupe de sa propre humanité ?

Le rebond passe par la liturgie. C’est ce que ne cessait de répéter St Jean-Paul II. « La célébration du sacrifice eucharistique est l’acte missionnaire le plus efficace que la communauté ecclésiale puisse réaliser. » (audience du 21/6/2000) Et le pape Benoît d’ajouter « en s’approchant de la table eucharistique, nous sommes entraînés dans le mouvement de la mission qui, prenant naissance dans le cœur de Dieu, veut rejoindre tous les hommes. La tension missionnaire est constitutive de la forme eucharistique de l’existence. »

Dans un monde amputé de transcendance, privé d’horizon, sécularisé, désacralisé et donc fragmenté, individualisé car il a perdu son centre de gravité, un monde qui se rapporte à lui-même… la liturgie dont l’Eglise est le sujet, appelle Dieu, rappelle Dieu. Elle nous rapporte à Dieu, source et sommet de tout. Elle actualise sa présence vivifiante. Elle est la pédagogie de Dieu pour nous rassembler autour du mystère pascal par la proclamation de sa Parole et par la célébration des sacrements que nous offre l’Eglise.

Nous nous trouvons au pied de la chaire de St Pierre, expression symbolique de l’autorité exercée par l’évêque de Rome, successeur du premier des apôtres, qui est au service de la foi chrétienne, de son authenticité, de l’unité du peuple chrétien, de la charité de l’Eglise universelle.

Le geste architectural de Bernin qui suspend le trône reliquaire entre ciel et terre, souligne que le Magistère de Pierre et de ses successeurs est d’attester d’une Vérité qui nous transcende et qui nous élève jusqu’à Dieu. Cette Vérité a pour visage le Christ Rédempteur de l’homme qui nous prend dans son ascension vers la gloire du Père.

La célébration du sacrifice eucharistique ici, dans l’abside de cette basilique, au pied de cette cathèdre surélevée, exprime, plus que tout autre signe, plus qu’en tout autre lieu la démarche et l’esprit de ce congrès Summorum Pontificum.

Toute vie chrétienne commence par la liturgie (avec le baptême) et s’accomplit par la célébration du mystère pascal qui actualise le salut de Dieu et transfigure le temps des hommes en une montée vers le Ciel. Une ascension, à la suite du Maître, vers les « réalités d’en haut » (Hb 8, 5) qui en sont la promesse.

Comme le rappelle la constitution Sacrosanctum Concilium, « toute célébration liturgique, en tant qu’œuvre du Christ prêtre et de son Corps qui est l’Eglise, est l’action sacrée par excellence, dont nulle autre action de l’Eglise ne peut atteindre l’efficacité au même titre et au même degré. » (N° 7)

L’ascension vers Dieu ne peut se passer de Dieu pour y parvenir. Et l’Eglise fondée par le Christ sur le témoignage de Pierre (« Pierre, tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise » – Mt 16, 18), fournit les moyens de cette ascension de l’humanité vers Dieu et en précise les termes.

Le témoignage de ce congrès Summorum Pontificum, est d’abord de rendre compte de la centralité, de l’essentialité de la sainte liturgie dans la rédemption de notre monde et au service de la communion sacramentelle et ministérielle de l’Eglise (le pape François parle à propos de la liturgie qu’elle est « l’épiphanie de la communion ecclésiale »)

Mais notre rassemblement en cette basilique, sise sur le témoignage du martyre de St Pierre, nous convoque également à nous ressaisir de l’esprit de la liturgie, dans sa Tradition vivante. C’est là tout l’objet de « l’herméneutique de la continuité » qu’évoquait le pape Benoît XVI.

Comme l’ont souvent dénoncé en leur temps Jean-Paul II et Benoît XVI, la réforme conciliaire a été parfois accompagnée de façon arbitraire et idéologique d’initiatives de tous ordres, de déformations et de dérives jusqu’à l’auto-célébration de la communauté, qui ont occasionné discordes, blessures, fractures au sein des communautés chrétiennes, voire des divisions.

La Tradition n’est pas un musée, mais un fleuve qui prend sa source dans le mystère du Christ et qui, à travers sa doctrine, le culte et la vie de l’Eglise, irrigue à travers les siècles les générations qui se succèdent.

Il s’agit de réconcilier les catholiques avec leur héritage multiséculaire, de retrouver dans nos racines qui rejoignent ici le témoignage apostolique de Pierre, la sève qui nourrira notre foi d’aujourd’hui. Tel est l’enjeu de l’herméneutique de la continuité. La liturgie, âme de tout apostolat, est comme un canal qui traverse les âges pour signifier l’aujourd’hui de Dieu dans l fidélité, la continuité, l’intégrité des rites, des signes, des symboles, des paroles où le fond se dit dans la forme.

L’Eglise a été blessée par une approche disruptive du renouveau conciliaire. L’enrichissement mutuel des 2 formes du rite romain s’inscrit en particulier, dans cette volonté d’articuler la dimension sacrificielle et hiérarchique de la liturgie avec sa dimension sociale, communautaire et ministérielle.

C’est au prix de cette réconciliation avec sa propre histoire et son développement dogmatique que la liturgie de l’Eglise pourra assumer cette double tâche : être le sommet qui tend l’action de l’Eglise, et en même temps, la source d’où coule toute sa vertu.

D’où l’urgence d’une formation liturgique et mystagogique qui accompagne la redécouverte du sens et de la dignité de la liturgie, de l’ars celebrandi, qui donne aussi sa place à la célébration de la forme extraordinaire, pour qu’elle redevienne la source et le sommet de la vie de l’Eglise, pour que les fidèles puissent venir s’abreuver à ce courant d’eau vive et se laissent envahir par la « sobre ivresse de l’Esprit-Saint ».

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