Il raconte son cheminement depuis l’accueil bienveillant qu’il a réservé à François au début, jusqu’à sa « révolte » d’aujourd’hui

Déraciné, mais pas résigné

Oct 2, 2019 |

AM Valli est le coauteur d’un livre écrit à quatre mains avec le musicien d’église Aurelio Porfiri, intitulé « Sradicati. Dialogo sulla Chiesa liquida » . Il est ici interrogé par The Remnant, et il raconte son cheminement depuis l’accueil bienveillant qu’il a réservé à François au début, jusqu’à sa « révolte » d’aujourd’hui, comment Amoris Laetitia lui a ouvert les yeux, et le prix qu’il a dû payer. Son opiniâtreté et son courage, mais surtout sa sincérité et sa foi sont impressionnants.

Mgr Vigano et Aldo Maria Valli
Image The Remnant

Déracinés, mais pas résignés

Alberto Carosa, The Remnant, 27 septembre 2019
Traduit en italien sur le blog d’AM Valli

Le journaliste Rai Aldo Maria Valli et le musicien d’église Aurelio Porfiri sont deux personnalités du catholicisme italien qui ont décidé d’unir leurs forces et d’exprimer publiquement leur malaise, c’est le moins qu’on puisse dire, sur la situation actuelle dans l’Eglise catholique selon leur vision traditionnelle de la foi.
« Déraciné. Dialogues sur l’Église liquide » a été le résultat de leur effort, un livre passionné, écrit sous la forme d’une série de dialogues entre les deux auteurs sur les questions les plus urgentes et les plus brûlantes auxquelles l’Église est confrontée aujourd’hui.
Aurelio Porfiri est compositeur, chef de chœur, écrivain et professeur qui vit entre Rome et Hong Kong. Aldo Maria Valli est un Vaticaniste bien connu, un vétéran du secteur, et a été le premier journaliste à recevoir le mémoire de l’archevêque Carlo Maria Viganò sur le scandale de l’homosexualité dans le clergé.
Aldo Maria Valli a eu la gentillesse de répondre à quelques questions pour les lecteurs du Remnant sur certains des sujets les plus urgents du livre.


Ne penses-tu pas que l’affaire Viganò et les abus du clergé auraient pu contribuer davantage à ce sentiment de déracinement rapporté dans ton livre ?

En ce qui me concerne, l’affaire Viganò m’a certainement aidé à me sentir encore plus déraciné par rapport à cette Église. Comme je l’ai dit à maintes reprises, mon processus de « conversion » par rapport au pontificat de Bergoglio a commencé après la lecture d’Amoris laetitia, et j’ai alors pris pleinement conscience de la pénétration du néomodernisme dans l’Église catholique, à tous les niveaux. Jusqu’en 2016 j’étais de ceux qui préféraient ne pas voir, mais Amoris laetitia m’a ouvert les yeux définitivement
Avant même que les quatre cardinaux n’expriment leurs doutes, dans mon livre « 266. Jorge Mario Bergoglio Franciscus P.P. » (en 2016) j’ai ouvertement exprimé mes doutes et dénoncé l’infiltration du relativisme dans l’enseignement moral, une infiltration qui, entre autres choses, s’est produite d’une manière subreptice, en utilisant l’ambiguïté comme arme pour miner l’enseignement précédent.
A partir de ce moment, je me suis senti de plus en plus déraciné et de plus en plus seul. J’ai perdu beaucoup d’amitiés et même au niveau professionnel, j’ai commencé à vivre une situation de marginalisation. Mais le Seigneur est intervenu, me donnant beaucoup de nouveaux amis qui m’ont aidé à faire face à une phase si difficile. C’est dans ce contexte que Mgr Viganò m’a cherché, pour me parler de son mémoire et de me proposer de le publier sur mon blog Duc in altum. Pour les personnes intéressées, j’ai raconté toute l’histoire dans le livre Il caso Viganò (publié chez Fede & Cultura, 2018).

Comment expliques-tu ce qui est perçu comme une sorte d’ »explosion » de l’homosexualité au sein du clergé?

Le problème de la présence et, je dirais, de l’invasion de ce qu’on a appelé la culture homosexuelle n’est pas récent, mais a des racines profondes. Cependant, aujourd’hui, grâce à l’utilisation des médias sociaux (pensez à la grande visibilité d’un soutien pro-Lgbt comme le jésuite James Martin) a explosé de telle manière que même les moins expérimentés peuvent avoir une idée. Je n’ai rien contre les personnes d’orientation homosexuelle, mais en tant que catholique, je m’en tiens au Catéchisme, où il est dit que ces personnes, qui devraient être accueillies avec une attention, un respect et une délicatesse particuliers, sont appelées à la chasteté parce que les actes homosexuels sont contraires à la loi naturelle et ne peuvent en aucun cas être approuvés. Il me semble qu’il n’y a pas grand-chose à ajouter, pourtant nous assistons à la propagation d’une mentalité subversive qui prétend renverser la réalité et promouvoir la pratique homosexuelle non seulement comme un droit, mais comme un comportement béni par Dieu. Et souvent cette affirmation vient de l’intérieur de l’Église. Maintenant, il est clair que la responsabilité doit être identifiée à différents niveaux, depuis les séminaires jusqu’aux plus hauts niveaux de la Curie romaine. Mais il ne suffit pas d’identifier les responsabilités. Nous devons lutter pour le respect de l’ordre naturel, le fruit de la création, que beaucoup veulent aujourd’hui renverser pour une raison ancienne: mettre l’homme à la place de Dieu. Cela conduit à une folie générale, qui se reflète aussi dans la profonde crise d’identité du prêtre qui est au centre de la crise de la foi et, par conséquent, de la crise de l’Église.
Nous avons vécu des décennies où le processus d’humanisation du prêtre coïncidait avec son détachement progressif de Dieu et de la vie de prière. De bâtisseur de ponts entre Dieu et les hommes, il n’est devenu que bâtisseur de relations humaines (quand tout va bien), et en même temps, surtout grâce à la liturgie, il a acquis le rôle de leader. De médiateur, il est devenu acteur. L’image du prêtre armé d’un micro parlant à l’assemblée des fidèles est très semblable, si on y pense, à celle d’un homme politique ou d’un journaliste. Dieu est passé au second plan. Et puis, si on ajoute toutes les tâches administratives, la contemplation et la prière disparaissent. Je ne sais pas combien de prêtres m’ont dit: « J’aimerais vraiment prier plus, passer plus de temps en adoration, mais je ne trouve jamais le temps! »

Peux-tu nous parler de tes rencontres personnelles avec l’ex-nonce?

Dans mes rencontres avec Viganò, j’ai vu un homme profondément attristé par la dégradation morale au sein de l’Église et par la négation systématique de la vérité. Ce qu’il voulait déchirer, c’était le voile de mensonges couvrant une situation dévastatrice. Et une fois que vous avez décidé d’emprunter cette voie, il est clair que vous devez le faire de la manière la plus perturbatrice possible. Ceux qui disent qu’il aurait dû le faire avec discrétion ne comprennent pas ou prétendent ne pas comprendre: Viganò a choisi de faire du bruit, et il l’a fait avec la conviction que c’était le dernier recours. Il m’a dit qu’il avait beaucoup prié et médité dans sa conscience, et c’est aussi ce que nous faisons, à notre petit niveau. Chaque jour, nous nous demandons: est-il approprié de continuer la bataille? Un ami m’a demandé : qu’est-ce qui te pousse à le faire? D’un point de vue strictement humain, c’est de la folie. Nous avons tout à perdre et rien à gagner. Mais le jugement qui m’intéresse est celui du bon Dieu, pas celui des hommes. C’est pourquoi, malgré ceux qui m’accusent d’avoir trahi l’Église, je me sens plus catholique que jamais. Et en cela je sais que je suis en bonne compagnie !

Comment as-tu réagi émotionnellement à un si lourd fardeau, en ces jours?

Je peux seulement dire qu’après avoir publié le rapport de l’ex-nonce, j’ai ressenti une grande paix intérieure. Je savais très bien que, surtout d’un point de vue professionnel, j’aurais un prix élevé à payer (comme c’est arrivé ponctuellement), mais j’ai réalisé que je ne me serais jamais pardonné si j’avais évité d’intervenir, à ma manière, pour défendre la Vérité. En tant que baptisé, appelé à être prêtre, prophète et roi, je ne pouvais plus rien faire. J’adhère pleinement aux paroles du Cardinal Newman dans son ouvrage Le développement de la doctrine chrétienne: « Il y a une vérité, il n’y a qu’une vérité, l’erreur religieuse est par nature immorale; (…) il faut craindre l’erreur; la recherche de la vérité ne doit pas être la satisfaction de la curiosité; l’acquisition de la vérité ne ressemble en rien à l’excitation d’une découverte, notre esprit est soumis à la vérité, il ne lui est donc pas supérieur et il est tenu non pas tant à disserter qu’à la vénérer ». Donc moi aussi, comme Newman, dans devais trinquer sur un sujet religieux après un repas, je trinquerais certainement au Pape, mais d’abord à la conscience et ensuite au Pape ».

En parlant du Pape, nous voici avec la question cruciale de l’obéissance….

Tu as raison: la question de l’obéissance est décisive. Nous, catholiques, devons respecter le Pape, prier pour lui, lui souhaiter tout le bien possible et le prendre au sérieux. Cela implique, le cas échéant, la possibilité de formuler certaines critiques. Nous avons le droit mais aussi le devoir de le faire. Et nous avons ce devoir parce que nous sommes baptisés. La papolâtrie folle dont nous sommes témoins aujourd’hui est le résultat de l’ignorance et de la manipulation. Beaucoup pensent que le Pape est toujours infaillible, alors qu’en réalité il ne l’est que lorsqu’il parle ex cathedra, ce qui arrive rarement, presque jamais. Cependant, lorsque le Pape parle ex cathedra, il doit le faire ouvertement, afin que les fidèles en soient conscients. Prétendre que le Pape a toujours raison simplement parce qu’il est le Pape signifie tomber dans un cléricalisme extrême, et il convient de noter que précisément ceux qui se disent anticléricaux tombent souvent dans ce type de papisme. Quand nous allons à la Messe, nous, catholiques, prions certes pour le Pape, mais dans le Credo, nous disons : « Je crois en un seul Dieu, le Père Tout-Puissant, Créateur du ciel et de la terre, de toutes choses visibles et invisibles. Je crois en un seul Seigneur, Jésus-Christ, Fils unique de Dieu, né du Père avant tous les siècles… ». Nous ne disons jamais « Je crois au Pape ». Et il y a une raison: le Pape n’est rien de plus que servus servorum Dei. Sa fonction est de servir. Il doit être au service de la foi et il a le devoir de confirmer ses frères dans la foi. Seuls ceux qui sont très ignorants, ou qui ont un intérêt spécifique à le faire, élèvent le Pape à un niveau d’intouchabilité qui en réalité n’est pas le sien.

Ne penses-tu pas que les médias ont aussi une part de responsabilité à cet égard ?

Bien entendu. Nous qui sommes dans les médias, nous avons une grave responsabilité dans ce cas aussi: nous avons fait du Pape quelque chose qu’il n’est pas, une sorte de surhomme. Au lieu de cela, il faut le répéter, c’est un serviteur. C’est seulement à Dieu que nous devons rendre une obéissance totale et inconditionnelle, pas au Pape. Le Pape pourrait en effet se tromper, il pourrait devenir hérétique, il pourrait devenir fou. Même chez un Pape qui a été proclamé saint (comme dans le cas de Jean-Paul II), nous, catholiques, sommes capables de bien voir les ombres. Parce que nous sommes vraiment libres. Comme vous l’avez peut-être remarqué, l’une des accusations portées contre l’ex-Nonce aux États-Unis, Carlo Maria Viganò, après la publication de son mémorial, c’était que le monsignor avait commis un parjure, selon ses détracteurs, parce qu’il avait juré allégeance au Pape et s’était rebellé contre lui, au point de l’accuser. Mais là aussi, il y a un malentendu. C’est vrai: tout clerc, et plus encore s’il travaille pour le service diplomatique du Saint-Siège, jure allégeance au Pape, mais ce serment ne peut certainement plus être valable à partir du moment où le clerc réalise que le Pape travaille non pour confirmer ses frères dans la foi mais pour semer la confusion, non pour transmettre la doctrine correcte mais pour transmettre ses propres idées personnelles, non pour confier l’Église aux soins de bergers saints mais pour la remettre dans les mains d’hommes corrompus. Si nous n’avions pas cette liberté de décision, nous, catholiques, nous ne serions pas enfants de l’Église, mais membres d’une secte. Pourtant, le fait de dire ces choses aujourd’hui nous expose à toutes sortes d’accusations.

Par exemple ?

Ils m’ont traité de traître, d’hypocrite et de faux. Évidemment, puisque ces accusations viennent des ennemis de l’Église, je les considère comme autant de médailles de mérite pour la défense de la Vérité. Mais quand ces accusations sont faites par des catholiques, on se rend compte du niveau de dégradation que nous avons atteint. Sans parler des accusations habituelles, plus fréquentes, de rigidité et de traditionalisme. Mais je me demande: un catholique peut-il ne pas être rigide et traditionaliste? Non, ce n’est pas possible. Il n’y a qu’une seule loi divine, et nous ne pouvons la plier selon notre convenance en utilisant les principes du relativisme. Les commandements ont été gravés dans la pierre. Et la Tradition est l’instrument par lequel la Sainte Mère l’Église, comme toute bonne mère, conserve et transmet ce qui est bon pour ses enfants, pour les protéger du mal et sauver leur âme. Ici, nous ne raisonnons pas en théologiens, puisque ni l’un ni l’autre d’entre nous ne le sommes, mais simplement en personnes de bon sens.

Un sens commun qui, dans le monde d’aujourd’hui, semble de plus en plus rare….

Le fait est que nous vivons dans un monde à l’envers, où ils veulent que nous pensions que ce qui est mal est vraiment bon, ou bien disent que le bien et le mal n’existent pas en soi, parce qu’ils n’existent que dans la condition subjective dans laquelle chacun vit sa propre réalité donnée. De cette façon, la notion même de péché est liquidée et la personne est abandonnée au désordre moral. Une fois les repères disparus, on entre dans la sphère du subjectivisme, dans laquelle la seule loi reconnue est celle de suivre ses propres impulsions, et aussi de la spontanéité, qui dit que si un acte est accompli sur la base d’un choix libre et personnel, il est bon en soi. Mais de cette façon, tout devient justifiable. A cet égard, le magistère de Benoît XVI était très clair, mais le monde l’a rejeté, et a d’ailleurs condamné le Pape comme un fanatique sans cœur. Tout ce que j’observe m’amène à dire que l’Église a malheureusement pris depuis quelque temps déjà le chemin du relativisme que Benoît XVI a toujours fermement condamné, par exemple dans son homélie lors de la messe pour l’élection du Pontife romain à la veille du conclave de 2005.
Dans ce monde à l’envers, parfois je m’arrête, je regarde autour de moi et je me demande: serait-ce moi qui suis fou? Je suis sérieux : dans le contexte religieux et culturel actuel, où si vous affirmez que le bien et le mal existent dans un sens objectif, les gens vous regardent comme si vous étiez lépreux et vous excluent de l’assemblée civile, vous êtes souvent amené à douter de vous-même. Dieu merci, il y a d’autres personnes qui sont sorties de leur catacombes, qui posent les mêmes questions et ont la même perplexité que moi. Nous nous reconnaissons donc les uns les autres, nous nous soutenons les uns les autres et nous trouvons aussi la force de réagir et de nous battre. Je pense aux paroles de Chesterton: « Des feux seront allumés pour témoigner que deux plus deux font quatre. Des épées seront tirées pour montrer que les feuilles sont vertes en été ». Il semble que nous en soyons vraiment arrivés là. Bien sûr, il y a une crise de la foi, mais il y a d’abord une crise profonde de la raison. Et cela rend d’autant plus importante la nécessité d’une solidarité entre nous, nous qui nous entêtons à dire que deux plus deux font quatre et non pas que deux et deux font généralement quatre, mais qu’ils peuvent parfois faire cinq.

Que penses-tu du problème de la confrontation entre traditionalistes et progressistes ?

Je pense que ce n’est pas du tout un problème fondamental. Ce ne sont que des étiquettes, largement utilisées par ceux qui, ne sachant pas ou ne voulant pas argumenter, se réfugient dans des slogans préfabriqués. Après tout, aujourd’hui, le simple fait d’avoir une foi claire basée sur le Credo de l’Église est souvent plus que suffisant pour être qualifié de fondamentaliste.