Synode Amazonie: revoilà la « Teologia india »

Synode Amazonie: revoilà la « Teologia india »

Il faut remonter aux années 90 du siècle dernier, à l’époque où le cardinal Ratzinger était préfet de la CDF, et aux provocations d’un obscur prêtre indigène, Eleazar Lopez, pour comprendre la rupture consommée avec les deux pontificats précédents (20/6/2019)

Ce article est issu du site Pan-Amazon Synod Watch, mis en ligne spécialement à l’occasion du Synode sur l’Amazonie par un mouvement qui fait hurler les ‘bons’ catholiques, l’Institut Plinio Corrêa de Oliveira. Pour autant que j’ai pu en juger, le site, bilingue, (italien et anglais) est une véritable mine. Il a été signalé par Giuseppe Nardi (qui annonce rien de moins que «la révolution à venir dans l’Eglise») ici: katholisches.info

LE SYNODE PANAMAZONIQUE OU LA REVANCHE D’ELEAZAR LÓPEZ SUR JOSEPH RATZINGER


José Antonio Ureta
panamazonsynodwatch.info 
9 avril 2019
Ma traduction

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Le prochain Synode aura lieu à Rome et traitera de l’Amazonie, la vaste région de plaines d’Amérique du Sud. Mais, paradoxalement, le grand gagnant de l’événement sera un Zapotèque indien originaire des régions de haute montagne d’Amérique du Nord, plus précisément de Oaxaca, au Mexique. En l’occurrence, le prêtre Eleazar López Hernández1, du diocèse de Tehuantepec, qui se consacre à la pastorale indigène depuis 1970 et qui est «considéré comme l’accoucheur de la Teologia india (Théologie indienne) » en Amérique latine.

Déjà dans les années 90, la Congrégation pour la Doctrine de la Foi (CDF), dirigée par le Cardinal Joseph Ratzinger, avait demandé à un professeur mesuré de l’Université de Salamanque, le jésuite Luis Ladaria Ferrer, actuellement Cardinal Préfet de cette Congrégation, d’étudier et de donner une opinion sur les écrits de Don Eleazar López.

En mai 1996, la CDF organisa à Guadalajara (Mexique) la deuxième rencontre des présidents des Commissions doctrinales des Conférences épiscopales d’Amérique latine. Au cours de cette réunion d’une semaine à huis clos, le Cardinal Ratzinger lui-même donna une conférence «sur la situation actuelle de la foi et de la théologie» [texte en italien ici: www.clerus.org]Il y parla de la crise de la théologie de la libération résultant du «naufrage des systèmes de gouvernement d’inspiration marxiste en Europe de l’Est [qui] s’est révélé être, pour cette théologie de la pratique politique rédemptrice, une sorte de crépuscule des dieux». Il affirma ensuite que «le relativisme est ainsi devenu le problème central de la foi dans le temps présent» et dénonça, en particulier, ladite «théologie pluraliste des religions», l’illustrant avec des théologiens européens et asiatiques et le New Age nord-américain. Toutefois, il évita soigneusement de mentionner la forme prise en Amérique latine par ladite théologie pluraliste des religions, à savoir la Teologia india, qui était en réalité la raison principale de cette convocation et le thème central de cette semaine de rencontres.

Néanmoins, dans la conférence de presse finale de la rencontre, le panzer Kardinal porta un coup énergique à la Teologia india: «Ratzinger cita comme déviations doctrinales», dit un rapport, «ces mouvements qui veulent une Teologia india et se prévalent de ces peuples pour proposer des points de vue particuliers, et surtout pour faire régresser et rejeter le christianisme. Ils veulent ressusciter les rites, les croyances et les religions des indigènes, tels qu’ils étaient pratiqués avant la Conquête, comme si l’Evangile avait été oppressif». Et d’ajouter: «Ici, on a parlé d’une nouvelle façon de manipuler les peuples autochtones et leurs cultures. Des anthropologues, des pseudo-théologiens et d’autres personnes très favorables à l’indigénisme sont venus ici, avec la volonté de transformer les autochtones en pièces de musée ou objets folkloriques pour attirer le tourisme».

Il ne fait aucun doute que, parmi les «pseudo-théologiens», le cardinal Ratzinger avait en tête le prêtre Eleazar López, qui avait déjà obtenu ses galons comme l’un des orateurs les plus importants lors des Rencontres latino-américaines de Teologia india (la première eut lieu au Mexique, en 1990, on y présenta une communication intitulée « Theology India Today » ) et qui faisait alors fonction de principal animateur intellectuel du Centre national d’assistance aux missions indigènes, le CENAMI, un organisme autonome agissant en collaboration (non sans tensions) avec l’épiscopat mexicain. Le CENAMI était le promoteur par excellence de cette théologie.

Trois ans plus tard, lors de la conférence de presse dans l’avion qui l’emmenait au Mexique, le pape Jean-Paul II exprime la même préoccupation que son gardien de la foi. Interrogé sur ses espoirs pour le Chiapas et les indigènes (la région était encore impliquée dans le conflit «zapatiste» et, sur le plan religieux, secouée par les controverses provoquées par le respect de «l’église indigène» promue par l’évêque Samuel Ruiz, ordinaire de San Cristóbal de las Casas), le Pape répondit sévèrement: «Aujourd’hui, il est beaucoup question de remplacer la théologie de la libération par la théologie indigène, qui serait une autre version du marxisme. La vraie solution réside dans la solidarité».

S’étant montré plus accomodant avec la Teologia india qu’avec sa source d’inspiration, la Théologie de la libération, le Cardinal Ratzinger jugea nécessaire, fin 1999, de demander à Mgr Felipe Arizmendi, Secrétaire général nouvellement élu du CELAM, de «promouvoir le dialogue théologique entre évêques et promoteurs de la Teologia india, afin d’évaluer les contributions de cette théologie et de discerner les points à clarifier».

Et en juillet 2004, il écrivit une lettre au cardinal Francisco Javier Errázuriz, alors président de la CELAM (Conférence épiscopale latino-américaine), lui rappelant que «selon le plan précédemment convenu, d’autres réunions devraient être convoquées, cette fois sur une base régionale, pour continuer le processus d’approfondissement des divers contenus doctrinaux de la Teologia india jusqu’à parvenir à une clarification complète et définitive des aspects problématiques déjà identifiés». De fait, la Congrégation pour la Doctrine de la Foi nomma comme délégué pour ce dialogue l’archevêque colombien Octavio Ruiz Arenas, futur vice-président de la Commission pontificale pour l’Amérique latine (CAL).

En juillet 2005, Mgr Felipe Padilla Cardona, évêque de Tehuantepec, le diocèse où don Eleazar López est toujours incardiné, le convoqua pour lui dire qu’il avait reçu une lettre de la CDF exprimant sa préoccupation pour sa théologie et, en particulier, pour une récente conférence tenue à la rencontre de l’Association des Missiologues catholiques. De retour de la visite ad limina des évêques mexicains à Rome en octobre de la même année, l’évêque l’informa que la CDF avait décidé de transférer son cas à la Conférence épiscopale mexicaine, se réservant le droit d’intervenir seulement si celui-ci n’avait pas été résolu au niveau local. De fait, une commission de quatre évêques fut constituée pour dialoguer avec le théologien zapotèque, mais entre-temps son évêque lui ordonna, par mesure de précaution, de quitter le Centre national d’assistance aux missions indigènes (CENAMI) et de retourner dans le diocèse pour le travail paroissial. La «punition» fut de courte durée et immédiatement après, le prêtre put déjà retourner à Mexico pour continuer son travail indigèniste au CENAMI.

Le principal problème auquel le Saint-Siège était confronté au Mexique n’était toutefois pas le théologien López mais le diocèse de San Cristóbal de las Casas, qui mettait en pratique de nombreux concepts de Teologia india, depuis l’époque où elle était dirigée par le controversé évêque Samuel Ruiz – et la chose continuait sous son successeur, l’évêque Felipe Arizmendi, déjà mentionné.

Le Vatican se montrait particulièrement préoccupé par le projet de créer une «église autochtone» à travers l’ordination de centaines d’Indiens comme diacres permanents, leur donnant l’espoir qu’à l’avenir ils pourraient être ordonnés prêtres. L’influence de la Teologia india sur cette pastorale était parue de façon flagrante dans un entretien du théologien de la libération Juan Tamayo avec l’évêque émérite Samuel Ruiz. «Tu auras certainement lu Eleazar López et d’autres qui sont dans le domaine de la Teologia india. La réflexion d’Éléazar est doublement valide, parce qu’il s’agit d’un prêtre indigène qui vit au sein de la pastorale indigène», affirmait le prélat.

En octobre 2005, le Cardinal Francis Arinze, Préfet de la Congrégation pour le Culte Divin, écrivit à Mgr Arizmendi une lettre officielle réaffirmant l’interdiction d’ordonner des diacres permanents à San Cristóbal de las Casas «tant que le problème idéologique de fond ne sera pas résolu». Le cardinal y déclarait que «dans le diocèse, l’idéologie promouvant la mise en œuvre du projet d’une Église indigène continue à être latente». Il soulignait en particulier que «alimenter chez les fidèles des attentes contraires au Magistère et à la Tradition, comme c’est le cas avec un diaconat permanent orienté vers le sacerdoce uxorato (marié), place le Saint-Siège dans la position de devoir rejeter les diverses demandes et pressions et donc de le faire apparaître intolérant».

Le cas spécifique du prêtre Éléazar López est réapparu après que Joseph Ratzinger eût accédé au trône pontifical en tant que Benoît XVI. En mai 2007, en marge de la Conférence du CELAM à Aparecida, son remplaçant à la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, le cardinal William Levada, accorda au théologien mexicain un entretien privé dans lequel il lui dit en préambule: «Je vous connaissais déjà grâce aux documents qu’on m’avait apporté [sur vous]», ajoutant avec emphase: «Vous voulez que la Congrégation pour la Doctrine de la Foi se prononce en faveur de la pastorale indigène et de la Teologia india; mais la Congrégation ne peut pas prendre de telles décisions tant qu’elle n’est pas certaine que ces décisions n’affectent pas l’intégrité de la foi. Vous qui prétendez avoir ces certitudes, présentez-les à la Congrégation pour que nous puissions agir en conséquence».

Dans la première ébauche de la déclaration finale de cette assemblée générale du CELAM à Aparecida, le terme «Teologia india» apparut, à l’initiative du Président de la Conférence épiscopale panamazonienne. Dans le deuxième projet, cependant, cette expression fut supprimée «par l’intervention d’autorités supérieures», comme on l’apprit plus tard. Avec la signature de 17 Présidents de Conférences épiscopales (bien au-delà des 7 requises par le règlement), une motion fut présentée afin d’envisager sa réintroduction. Le Cardinal Levada intervint en séance plénière pour expliquer les raisons pour lesquelles le mot n’avait pas été utilisé et, finalement, sa réinsertion fut rejetée par une faible marge de 59-63. Selon le Père López, le Cardinal Levada aurait assuré que son opposition «n’était pas parce que la Congrégation pour la Doctrine de la Foi était contre la Teologia india, mais parce qu’il fallait attendre que le processus de discernement initié par les évêques des conférences nationales et par le CELAM culminât dans un communiqué officiel de reconnaissance par la Congrégation», ce qui «devrait se faire en septembre 2007, mois où il y aura une réunion spécifique pour décider de la question» Cette rencontre inter-dicastérielle eut effectivement lieu à à Rome, mais «l’usage officiel du terme Teologia india n’y fut pas approuvé».

Cinq ans plus tard, don López était encore une épine dans le pied de la CDF. En mars 2012, le théologien fut convoqué par l’évêque (aujourd’hui cardinal) Carlos Aguiar Retes, à la fois président de l’épiscopat mexicain et du CELAM, qui lui communiqua quelques passages d’une lettre officielle de la CDF, signée par l’évêque Ladaria, alors secrétaire de la Congrégation, qui disait: «Le prêtre Eleazar López Hernández, l’un des plus représentants les plus en vue de la Teologia india, m’a dit en tête-à-tête qu’il vaudrait mieux commencer à parler de sagesse autochtone plutôt que de Teologia india. Il s’agirait certainement d’un grand pas en avant qui porteraient l’ensemble de la discussion sur un plan et un langage beaucoup plus clairs et plus précis(…) Il serait très opportun que le prêtre Eleazar López Hernández écrive un article pour démontrer la nécessité de ce changement et ses raisons».

Exauçant la demande, l’«accoucheur» de la Teologia india publia deux mois plus tard un article intitulé «La Teologia india et sa place dans l’Eglise» dans lequel, loin d’accepter le changement de nom, il réitérait ses déclarations précédentes, dans le sens que même si «les théologies dites indiennes ne sont pas fondées sur de grandes théologies philosophiques, n’ont ni systématisations, ni livres à succès, ni représentants connus, ni prétention à l’universalité, ni à prouver quoi que ce soit à quiconque face aux instances de la raison», elles méritent pourtant le titre de Teologia india. Soulignant que ces théologies indigènes «n’utilisent pas un langage discursif ou philosophique mais mystique et symbolique», parce qu’elles sont «simplement la parole indigène sur Dieu, sur le monde, sur nous-mêmes», don López concluait que «la théologie dans l’Église devrait être ainsi; car Dieu ne peut être objectiséé comme les autres objets du savoir et de la science».

Cinq mois plus tard, participant à un Congrès international de théologie à Sao Lepoldo (Brésil), Eleazar López ajouta que, selon lui, l’expression «sagesse indigène», bien que précieuse «parce qu’elle contient la connaissance que nos peuples ont accumulée dans des processus millénaires, goûtant la vie et Dieu sous toutes ses formes», son utilisation «a des connotations péjoratives, de connaissance primitive sans soutien scientifique» et que, par conséquent, accepter la proposition que fait la CDF «c’est demander à assumer dans l’Église, sans piper, la condition d’infériorité que nous a imposée la société coloniale». Par conséquent, «cesser de parler de la Teologia india ou de la théologie des peuples autochtones, uniquement par mandat de l’autorité, signifierait renoncer à notre approche pour établir une relation juste de l’Église avec nos peuples qui veulent être là avec les fondements de leurs cultures ancestrales».

Moins d’un an plus tard, Benoît XVI renonça à la Chaire de Pierre, et Jorge Mario Bergoglio lui succèda. Neuf mois seulement après son élection, le Pape François reçut en audience Mgr Felipe Arizmendi, accompagné de son évêque auxiliaire. Suite à cette rencontre, en mai 2014, le Cardinal Antonio Cañizares, Préfet de la Congrégation pour le Culte Divin, envoya une lettre à San Cristóbal de las Casas dans laquelle le Saint-Siège autorisé à nouveau l’ordination des diacres permanents dans le diocèse.

Mais la plus grande poussée eut lieu le 13 février 2016, quand le Pape François se rendit spécialement au Chiapas pour prier devant la tombe de Mgr Samuel Ruiz, décédé deux ans plus tôt, dont Elio Masferrer Kan, chercheur à l’Ecole Nationale d’Anthropologie et d’Histoire (ENAH), dressa à cette occasion le bilan la pastorale à un correspondant de la BBC: «Au Chiapas, il existe une organisation qui est à l’évidence le résultat de la Teologia india, c’est l’Armée Zapatiste de libération nationale».

Dans le centre sportif municipal, le pape François célébra la messe, dont les lectures furent prononcées dans les langues autochtones, assisté à l’autel par de nombreux diacres indigènes. Dans son sermon, entouré de représentations d’animaux, il cita le Popol Vuh (le livre des légendes mythiques des Maya Quiché). Citant longuement son encyclique Laudato Si’, il déclara que nous ne pouvons rester sourds «face à l’une des plus grandes crises environnementales de l’histoire» et il ajouta: «En cela vous avez beaucoup à nous apprendre, à apprendre à l’humanité. Vos peuples, comme l’ont reconnu les évêques d’Amérique latine, savent s’intégrer harmonieusement à la nature, qui est respectée comme « source de nourriture, foyer commun et autel de partage humain » (Aparecida, 492)».

Commentant ces événements, le théologien zapotèque déclara, deux semaines plus tard, que les indigènes du Mexique «sont les seuls à croire vraiment en la transcendance des événements qui encadrent cette visite papale», puisque «comme leurs lointains ancêtres qui percevaient dans le ‘teul’ ou l’étranger qui arrive, le retour de leur dieu Quetzalcoatl, ils ont vu dans le Pape un teopízcatl c’est-à-dire une présence divine qui leur est venue en aide pour retrouver l’harmonie du bien vivre et du vivre ensemble».

Mais la véritable revanche de don Eleazar López Hernández sur le Cardinal Joseph Ratzinger s’est consommée avec la convocation de l’Assemblée Spéciale du Synode des Évêques sur l’Amazonie, dont le document préparatoire mentionne explicitement laTeologia india, affirmant que «tandis que nous pensons à une Église à visage amazonien», s’ouvrent de nouvelles voies qui «devront avoir une incidence sur les ministères, sur la liturgie et sur la théologie (Teologia india)».

http://benoit-et-moi.fr/2019/actualite/synode-amazonie-revoila-la-teologia-india.html La note de bas de page se réfère au document final du VIe Symposium de Teologia india, organisé par le CELAM à Asunción (Paraguay), en septembre 2017, qui déclare :
«La théologie de chaque peuple a ses racines et se nourrit dans le territoire et dans le contexte historique ; pour cette raison, les théologies indigènes sont aussi des théologies contextuelles.
«Puisqu’il y a des centaines de peuples indigènes, chacun avec sa propre théologie, cosmovision et coexistence avec le cosmos, le processus d’inculturation de l’Évangile doit respecter les temps, les espaces, les processus, ce qui exige une écoute sans idées préconçues, sachant que l’Évangile est une proposition et non une imposition. (…)»
«Nous réaffirmons que la méthode des théologies indigènes est fortement symbolique, narrative, cosmique et célébrative».

Et, comme s’il s’agissait d’une réponse directe au rapport sur la théologie pluraliste des religions présenté par le cardinal Ratzinger à Guadalajara en 1996, le document final du VIe Symposium de Teologia india conclut: «Il est urgent d’aller de l’avant dans un processus de dialogue interculturel et interreligieux, pour s’enrichir mutuellement, en tenant compte que nos théologies ne sont ni complètes ni définitives. Il est temps de promouvoir les théologies interculturelles et interreligieuses comme processus pour l’élaboration des théologies indigènes».

http://benoit-et-moi.fr/2019/actualite/synode-amazonie-revoila-la-teologia-india.html