J’ai signé la lettre accusant le pape d’hérésie-II

Après Peter Kwasniewski, c’est l’italien Claudio Pierantoni qui explique ses raisons dans une longue interview accordée à <LifeSiteNews>, qu’AM Valli publie en italien. Il s’agit surtout de susciter parmi la « partie saine » de l’épiscopat un mouvement de fond, qui ne trouvera pas forcément une issue immédiate, mais à long terme (10/5/2019)

Le professeur Pierantoni

Claudio Pierantoni est l’un des intellectuels italiens signataires de la lettre aux évêques accusant formellement François d’hérésie. Son haut profil intellectuel et académique dément l’accusation des bergogliens que les signataires en question sont des intellectuels et des théologiens de seconde zone.

«LA CRISE LA PLUS GRAVE DE L’HISTOIRE DE L’EGLISE»


Aldo Maaria Valli 
10 mai 2019
Ma traduction

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«Un devoir de conscience en tant que catholique». Le professeur Claudio Pierantoni explique en ces termes sa décision de signer la Lettre ouverte aux évêques qui accuse le Pape François d’hérésie. Il le fait dans un entretien argumenté avec Diane Montagna pour LifeSiteNews et que le professeur a bien voulu envoyer à Duc in Altum [le blog d’AMV] dans la version italienne.

«Je crois – dit le professeur au cours de l’entretien – que l’Eglise traverse la crise la plus grave non seulement depuis la Réforme protestante, mais dans toute son histoire».

Claudio Pierantoni est né à Rome en 1965. Diplômé en littérature classique avec une thèse en littérature chrétienne ancienne, il a obtenu un doctorat en histoire du christianisme de l’Université de Rome « La Sapienza » avec une thèse sur l’hérésie apollonienne, et un doctorat en philosophie de l’Universidad de Los Andes à Santiago du Chili, avec une thèse sur la définition de la vérité et l’existence de Dieu chez saint Augustin, saint Anselme et saint Thomas d’Aquin. Il a enseigné l’histoire de l’Église et la patrologie à la Faculté de théologie de la Pontificia Universidad Católica de Chile et enseigne actuellement la philosophie médiévale à l’Universidad de Chile. Il s’est consacré principalement à l’histoire de la philosophie et de la théologie de l’époque patristique et médiévale. Ces dernières années, il a publié plusieurs articles et interviews sur la crise doctrinale actuelle de l’Église.

AMV


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Professeur Pierantoni, qu’est-ce qui vous a poussé à signer la lettre ouverte accusant le pape François du crime d’hérésie et appelant les évêques de l’Église catholique à enquêter sur ces accusations ?

En premier lieu, un devoir de conscience en tant que catholique. Comme le dit la Lettre, cet acte fait suite à la publication en 2016 d’un document sur Amoris Laetitia, signé par 45 chercheurs, qui soulignait la grave ambiguïté de nombreux passages, qui dans leur sens le plus évident et naturel semblaient hérétique. Puis, en 2017, avec un groupe plus important de 250 chercheurs, nous avons publié la Correctio filialis de haeresibus propagatis («Correction filiale sur la propagation des hérésies») alors qu’il ressortait clairement de divers actes et déclarations du Pape que les passages ambigus d’AL devaient sans aucun doute être compris dans un sens hérétique. Enfin, au cours de la dernière période, la volonté du pape d’imposer une certaine ligne de changement révolutionnaire dans la morale sexuelle et matrimoniale a été largement confirmée, surtout par la nomination de prélats en faveur d’une telle révolution dans les lieux importants du gouvernement de l’Église. C’est pourquoi nous en sommes maintenant au stade de l’affirmation de l’hérésie qu’il convient d’appeler «obstinée» ou «pertinaceous». D’où la nécessité d’avoir recours aux évêques pour remédier à cette situation tragique pour la foi: celle d’un pape qui tombe dans l’hérésie.

Avez-vous participé vous aussi à la rédaction du document ? 

Oui, j’ai fait partie du groupe de discussion dont la version finale a émergé (laborieusement). La lettre a d’abord été rédigée par un seul auteur, mais elle a ensuite été largement discutée par courriel en petit groupe pendant environ quatre mois, et de nombreux amendements ont été apportés.

Le résumé de la lettre ouverte affirme: «La présente lettre ouverte aux évêques de l’Église catholique fait un pas de plus [par rapport à la correction filiale] en affirmant que le Pape François est coupable du crime d’hérésie». Beaucoup de catholiques peuvent trouver ce langage nouveau ou étrange. Dans quel sens l’hérésie est-elle un «crime»? Et comment le Pape peut-il être coupable d’hérésie, étant donnée la promesse du Seigneur d’être toujours avec son Église ?

Un crime est une action qui porte atteinte un droit d’autrui. Les fidèles catholiques ont le droit de demander aux évêques de garder et d’enseigner publiquement la juste doctrine de l’Église, sans ambiguïté, sans changement ou nouveauté. Le concept de Tradition, ou depositum fidei, est très précis dans l’Église catholique: ce n’est pas un amour générique du passé ou le respect de la sagesse des ancêtres, mais un engagement beaucoup plus spécifique. De même que, dans le contrat de dépôt, le dépositaire est tenu de restituer au déposant exactement ce qu’il a reçu, ni plus ni moins, de même l’évêque dans l’Église doit remettre intact aux fidèles ce qu’il a reçu en livraison des Apôtres, qui l’ont reçu directement du Christ. Et il a le devoir de veiller à ce que personne d’autre ne le modifie ou ne le contamine avec des doctrines étrangères. Ce devoir est particulièrement valable pour l’évêque de Rome, à qui le Christ lui-même a donné la primauté dans cette action de paître et de garder son troupeau. La phrase de Jésus-Christ à Pierre, rapportée par le disciple bien-aimé: «Pais mes brebis», répétée trois fois (Jean 21,15-19), peut être lue comme si elle avait été écrite en lettres d’or, de taille énorme, sur toute la corniche interne de la coupole de Saint Pierre. Manquer à ce devoir est donc pour le Pape non seulement «un» crime, mais le plus grave des crimes, car il met en danger le salut des âmes. Cela efface son essence même de Pasteur et pour cette raison, de fait, il renonce à son rôle en tant que tel. Les évêques qui reconnaissent ce fait ne «déposent» pas le Pape, parce que le Pape ne peut être déposé : ils ne font que constater que le Pape est spontanément déchu de son office. En langage juridique, nous disons que l’acte des évêques aurait un caractère purement déclaratif.

De quelles hérésies le pape François est-il accusé dans la lettre? Selon vous, quelle est la plus importante?

Il s’agit de sept propositions: les six premières sont liées à AL et à la fameuse dispute sur la Communion aux divorcés vivant ensemble dans une nouvelle union more uxorio. Pour pouvoir affirmer qu’il est licite de donner la communion à cette catégorie de personnes, deux voies seraient parcourables. La première serait de nier l’indissolubilité du mariage. Cette voie a été expérimentée dans certaines études qui ont précédé et accompagné les deux synodes sur la Famille (2014-2015), mais elle a été effectivement réfutée, et ensuite cette stratégie a été abandonnée. L’autre façon est d’affirmer que, tout en maintenant le mariage indissoluble, il y a des cas où les relations sexuelles en dehors du mariage légitime seraient également licites. Donc, en résumé, je dirais que l’hérésie principale réside précisément dans cette doctrine, qu’on appelle aujourd’hui «morale de situation», qui nie qu’il existe des actes qui, de par leur nature, sont intrinsèquement mauvais et ne peuvent donc en aucun cas être considérés comme licites. Une fois cette doctrine acceptée, non seulement le dogme du mariage indissoluble est en danger, mais toute l’éthique chrétienne, et pas seulement elle, mais toute l’éthique naturelle. En effet, sur la base de cette doctrine, nous pourrions affirmer, par exemple, que l’avortement est effectivement un crime, mais que, dans certains cas, il est licite; que le meurtre d’une personne innocente est mauvais, mais pas dans certains cas; que la torture est immorale, mais que dans certaines circonstances elle pourrait être licites; que les relations homosexuelles actives sont un péché, mais pas dans certains cas, etc. Il s’agit donc d’une véritable « «bombe atomique», qui détruit complètement l’éthique, comme le professeur Josef Seifert l’a bien défini dans un article court mais – il faut le dire – explosif. 
Il est important de souligner que la lutte contre cette erreur, précisément «l’éthique de situation», a été l’une des priorités absolues du pontificat de Jean-Paul II, auquel il a consacré un de ses documents les plus importants, Veritatis splendor. C’est pour cette raison que des milliers de catholiques parmi les plus sérieux et les plus engagés – et pas seulement quelques petites franges d’extrémistes ou d’ultraconservateurs, comme on voudrait nous le faire croire – se sont sentis trahis par cette nouvelle orientation inaugurée par Bergoglio, qui menace précisément de rendre vain un des plus importants legs du Saint Père polonais. C’est pour cette raison que Benoît XVI, dans ses Notes publiées il y a quelques semaines à peine, l’a aussi fortement souligné comme la principale erreur de la théologie morale des soixante dernières années. C’est certainement une coïncidence providentielle que ces Notes aient été publiées presque en même temps que notre lettre.

Beaucoup de gens pourraient se demander quelle autorité un groupe de prêtres laïcs et d’érudits ont pour accuser le Pape – le Vicaire du Christ – d’hérésie. Comment réagissez-vous ?

Nous ne revendiquons aucune autorité particulière, si ce n’est la compétence théologique nécessaire à la réalisation de cette étudepour mettre en évidence une situation de fait, qui porte atteinte à à un droit fondamental de tous les fidèles catholiques. Le Code de droit canonique attribue à tous les fidèles, proportionnellement à leur compétence, le droit de parole dans la mesure où ils l’estiment nécessaire pour signaler une difficulté ou un problème dans l’Église. (Can. 212 §3) En proportion de la connaissance, de la compétence et du prestige dont ils jouissent, ils ont le droit, et parfois même le devoir, de faire connaître aux pasteurs sacrés leurs pensées sur le bien de l’Église et de les faire connaître aux autres fidèles, sans préjudice de l’intégrité de la foi et de la morale et du respect des pasteurs, en tenant compte du bien commun et de la dignité de la personne.
Nous ne contrevenons pas non plus, comme certains l’ont affirmé (par exemple le P. Thomas Petri OP) à l’interdiction de recourir au Concile œcuménique ou au Collège des évêques contre un acte du Pontife romain, même inscrit dans le Code de droit canon (c. 1372). En effet, il ne s’agit pas ici de recourir aux évêques pour subvertir un acte du Pontife dans le gouvernement de l’Église, comme si ceux-ci étaient une autorité supérieure, ce qui est interdit par le droit canon, mais de la situation très grave, où il faut prendre acte du fait que le Pontife lui-même est tombé dans l’hérésie, chose qui est expressément indiquée par la tradition canonique comme l’une des trois causes de perte de l’office papal. Comme nous l’expliquons dans l’annexe sur la perte de l’office papal, il ne s’agit pas de déposer le pape, mais seulement de déclarer qu’il a spontanément renoncé à la papauté par son adhésion à l’hérésie. Nous contrevenons encore moins au canon 1373, qui punit ceux qui «suscitent publiquement la rivalité et la haine de la part des sujets contre le Siège apostolique (…) par un acte de pouvoir ou de ministère ecclésiastique, ou excitent les sujets à la désobéissance envers lui (…) ». Au contraire, nous défendons la dignité du Siège apostolique en désirant que son occupant soit libre de l’hérésie.

Ce groupe d’ecclésiastiques et d’érudits accuse-t-il le pape François d’être un hérétique formel? Si oui, pourquoi ne lui avez-vous pas d’abord présenté les accusations en privé, en lui donnant l’occasion de répondre (même si une réponse est improbable). Cela ne fait-il pas partie de la manière habituelle de procéder? Je crois que la Congrégation pour la Doctrine de la Foi le fait avec tout théologien soupçonné d’hérésie, alors pourquoi ne pas donner au Pape l’occasion de s’expliquer? 

Nous présentons ces accusations maintenant, après qu’un grand nombre d’avertissements aient déjà été présentés en privé au Pape, beaucoup plus que ce qui aurait été suffisant et juste. En effet, cela a déjà été fait dans les censures théologiques qui lui ont été présentées par plusieurs d’entre nous en 2016 (d’abord en privé) ; puis avec les dubia (également présentée auparavant en privé), puis avec la Correctio filialis (2017), également présentée directement dans ses mains un mois entier avant publication. Mais ce n’est qu’une partie de l’histoire. Le Pape François a été averti de ces erreurs par de nombreux évêques et cardinaux et même par des érudits laïcs, déjà pendant les Synodes sur la famille; puis, après la rédaction d’AL, par les nombreuses corrections venues de la CDF, toutes rejetées. Puis par une série d’articles, de livres et de lettres ouvertes d’auteurs importants. Face à tous ces avertissements, questions, livres, articles, lettres et corrections, le Pape a eu tout le temps et le matériel pour réfléchir et finalement répondre. Mais au lieu de cela, il a clairement et consciemment choisi la voie de les ignorer complètement. Dans une réponse donnée lors d’une rencontre avec les jésuites l’année dernière ici au Chili, il a déclaré mot pour mot qu’il «ne lit pas» ces critiques, parce qu’il n’y trouve pas la «bonté spirituelle», et qu’il se limite à «prier pour eux».
Il reste à expliquer comment il est informé que les critiques n’ont pas de bonté spirituelle, puisqu’il ne les lit pas. Cependant, de notre part, nous le remercions pour ses prières, que nous lui rendons en retour. Mais nous sommes malheureusement obligés de constater qu’en conséquence, il s’agit précisément d’un refus volontaire et obstiné d’écouter ces critiques, ce qui justifie amplement notre accusation d’hérésie «pleinement consciente et pertinente», quoique dans un sens limité, qui peut être appliquée à une personne qui n’a pas encore été officiellement avertie, comme je l’ai expliqué précédemment. Mais cela ne signifie pas du tout que nous revendiquons l’autorité nécessaire pour prononcer une sentence et déclarer ainsi formellement l’hérésie d’une personne qulconque, donc pas non plus du Pape; en effet, bien que cela soit déjà évident en soi, nous avons pris soin de déclarer expressément le contraire (cf. pg. 15). Il n’est absolument pas vrai, comme par exemple Brian Harrison l’a affirmé dans son dernier article (entre autres inexactitudes), que nous «sautons directement à la conclusion qu’il est un hérétique formel, et exhortons les évêques du monde entier à le traiter comme tel».
Ceci n’est pas exact. Ce que nous faisons, c’est simplement présenter une accusation, accompagnée des preuves que nous jugeons nécessaires et suffisantes: il appartiendra ensuite à l’autorité compétente, dans ce cas, justement les évêques, d’examiner les preuves, d’admonester convenablement le Pape, de lui donner la possibilité de se rétracter, et seulement après cela, de prononcer la sentence. Et nous ne présentons absolument pas ces accusations à la légère, mais, comme je l’ai déjà dit, après avoir attendu plusieurs années, au cours desquelles une longue série de notifications préalables, de lettres et de corrections ont déjà été présentées.
Quoi qu’il en soit, que le jugement ait effectivement lieu pendant la vie du Pape ou non, une accusation fondée sur une série de preuves et de témoignages évidents mérite d’être examinée par toute personne sérieuse qui se soucie du bien de l’Église, à commencer par le principal intéressé. 

Quel effet pensez-vous que cela aura maintenant que le mot «hérésie» a été ouvertement utilisé en référence au Pape François? Quel effet aviez-vous prévu avant de décider de signer la lettre ouverte ?

Eh bien, nous avions prévu que pas mal de gens, y compris parmi ceux qui sont en accord avec nos opinions et qui sont, pour ainsi dire, de notre côté dans cette vaste controverse, trouveraient une telle accusation exagérée. En fait, plusieurs auteurs ont soutenu que cela a été contre-productif, car cela rend notre cause plus vulnérable. Beaucoup de bons théologiens continuent en effet à soutenir que les textes de François, même s’ils sont très problématiques, ne peuvent être condamnés pour hérésie parce qu’ils sont trop ambigus. Mais je nie cette affirmation: en effet, je maintiens que les textes de François, en particulier ceux du chapitre VIII d’AL, sont bel et bien vagues et tortueux, mais leur objectif est clair: le Pape a voulu permettre aux couples non mariés régulièrement de communier dans certains cas: cela est plus que certain. Et il a officiellement confirmé son intention par sa réponse aux évêques argentins, dont il a ordonné l’inclusion dans les Actes du Siège Apostolique (AAS). C’est un fait historique et, de plus, il est en parfaite harmonie avec de trop nombreux éléments de l’histoire de ce pontificat pour être raisonnablement remis en question. Or, pour trouver une justification à cela, le Pape était voué à entrer en contradiction avec la doctrine catholique: soit avec la doctrine de l’indissolubilité du mariage, soit avec la doctrine selon laquelle certaines actions sont toujours et en dans toud les cas interdites, car intrinsèquement mauvaises (intrinsece mala). Ayant évité le premier chemin, il était voué à tomber dans l’autre. C’était une nécessité logique, et il se trouva donc fatalement en contradiction frontale avec la doctrine solennellement confirmée par Veritatis Splendor. C’est une position exprimée plus que clairement dans AL, comme de nombreux théologiens l’ont déjà démontré dans leurs analyses. Et à cette erreur, nos six premières propositions sont toutes nécessairement liées. (pour la septième, nous ajouterons un commentaire sous peu). Il est donc tout à fait faux de dire que notre accusation est exagérée. Nous ne sommes pas face à une réfutation rationnelle de notre position (qui n’a pas été donnée), mais seulement à la peur psychologique des terribles conséquences qu’entraînerait l’admission de l’hérésie du Pape, qui empêche de nombreux bons théologiens d’affronter la dure vérité.

Les signataires soutiennent un lien entre le rejet des doctrines catholiques par le pape François et la faveur qu’il a témoignée aux évêques et autres prêtres qui ont péché ou couvert des crimes et péchés sexuels. Pouvez-vous donner l’exemple le plus éclatant?

Le cas le plus impressionnant est probablement celui du cardinal Rodríguez Maradiaga, dont il est signalé, entre autres, que: «Il s’est refusé à enquêter sur les accusations de harcèlement sexuel homosexuel présentées par 48 des 180 séminaristes du séminaire au Honduras, et s’en est même pris aux accusateurs. Le Pape François a nommé Maradiaga membre et coordinateur du conseil des neuf cardinaux qu’il a formé en 2013 pour l’assister dans la gouvernance de l’Église universelle. Dans cette seul histoire, l’inclination résolument criminelle d’un personnage que le Pape insiste pour le garder parmi ses collaborateurs les plus proches est claire.
Mais, plus qu’un personnage isolé, ce qui impressionne, c’est le nombre de prélats qui, ayant caché, ou même commis personnellement des crimes graves, ont été promus par le Pape à des postes de la plus haute responsabilité dans l’Église. Comme l’a bien dit Mgr Viganò, une seule de ces scandaleuses promotions suffirait à justifier la démission du Pape. Quoi qu’il en soit, dans le cas de notre lettre, nous les utilisons principalement comme preuve que le pape ne semble pas considérer ces manquements comme particulièrement graves, et ne procède aux censures nécessaires que lorsqu’il y est contraint par les circonstances, en particulier par la pression des autorités civiles.

L’Église traverse-t-elle sa pire crise depuis la Réforme protestante?

Je considère que l’Eglise traverse la crise la plus grave non seulement depuis la Réforme protestante, mais dans toute son histoire. Il suffit de constater que c’est la première fois dans l’histoire qu’un pape est accusé d’hérésie de manière aussi massive, sur toute une série de doctrines aussi importantes. Comme je l’ai déjà fait remarquer dans des interviews et des articles précédents, les comparaisons avec des exemples du passé, comme ceux du pape Liberius, d’Honorius ou de Jean XXII, ne supportent absolument pas la comparaison. Dans le cas de Liberius, il s’agissait d’une formule de foi trinitaire, que le pape a été contraint de signer de force par le parti impérial pro-arien, à une époque où la formule trinitaire elle-même n’était pas encore définitivement établie, et il y avait donc encore de nombreuses incertitudes terminologiques. Dans le cas d’Honorius, il s’agissait d’une formule doctrinale unique sur le problème des deux volontés du Christ, problème qui a été débattu à l’époque et qui souffrait donc aussi d’une marge d’incertitude terminologique; dans le cas de Jean XXII, il s’agissait de la négation de la doctrine de l’immédiate vision béatifique après la mort: une doctrine importante certes mais pas aussi essentielle et centrale que celles dont nous parlons ici.
Dans le cas de François, on a la nette impression qu’il veut relativiser toute la doctrine catholique, surtout dans les thèmes de l’éthique de la famille et du mariage, comme nous l’avons dit, mais aussi dans le thème très important du rapport du catholicisme avec les autres religions, comme nous l’affirmons dans notre septième proposition. Ceci est venu au grand jour dans le récent document d’Abu Dhabi, mais peut-être encore plus dramatiquement, dans l’affirmation continue que les catholiques ne devraient pas «faire du prosélytisme», en ce sens qu’ils ne devraient en aucune façon se soucier de convaincre ou de convertir les non-catholiques à la vraie foi. C’est une position qui, en pratique, est très proche de l’indifférentisme religieux.
Beaucoup de catholiques engagés, et même des observateurs extérieurs, ont l’impression que le pape – certes tout en affirmant plusieurs doctrines catholiques – n’est pas vraiment catholique au fond. Il est intéressant de noter que l’agence Reuters, dans la conclusion de sa note sur notre lettre, en parlant de ce sujet, affirme: «Les conservateurs disent que l’Église catholique romaine est la seule vraie et que ses membres sont appelés à convertir les autres à elle».
Évidemment, l’agence Reuters ne qualifie pas François de « conservateur », elle est donc d’accord avec nous en affirmant que le Pape rejette cette doctrine.
Sur ce thème aussi, le Père Harrison nous accuse injustement d’ignorer la clarification verbale du Pape dans une conversation avec l’évêque Schneider, et ensuite dans une audience papale. En fait, dans une note de notre lettre (note 4), que nous lui demandons de lire, nous nous référons à ces clarifications et expliquons pourquoi nous les considérons totalement insuffisantes. Aux raisons qui y sont exposées, j’ajouterais qu’il devrait déjà être évident en soi qu’une simple clarification verbale ne peut en aucun cas suffire à éliminer le sens clairement incompatible avec la foi catholique d’une affirmation présente dans un document officiel signé par le Pape.

Vous, signataires, vous considérez-vous «en communion avec le Pape» ou bien assumez-vous une position sédévacantiste?

La réponse, on peut la déduire de ce qui a été expliqué plus haut. Puisque nous n’avons pas le pouvoir de déclarer formellement l’hérésie du Pape, nous ne pouvons bien sûr pas déclarer qu’il est déchu de l’office. De plus, nous avons explicitement exclu la position sédivacantiste dans l’annexe sur la perte de l’office papal.

La lettre ouverte a été publiée à l’occasion de la fête traditionnelle de Sainte Catherine de Sienne et de la fête de Saint Pie V dans le nouveau calendrier. Quelle valeur symbolique y voyez-vous ?

Il y a eu un choix intentionnel de la fête de Sainte Catherine de Sienne. En fait, la lettre devait être publiée le 29 avril, puis il y a eu un petit retard: mais elle a été publiée quand même pour la date traditionnelle de la sainte, qui a vécu dans une période de crise profonde pour l’Eglise, et aussi de schisme. Vierge humble, elle n’eut pas peur de prendre la parole pour dire la vérité sur les réformes urgentes dont l’Église avait besoin. Nous comptons sur son intercession pour sortir aujourd’hui de cette crise, qui, à mon avis, est encore plus grave et profonde. Nous faisons également confiance à l’intercession du Pape Saint Pie V, qui a su défendre l’Eglise catholique et toute la civilisation chrétienne contre la terrible attaque des Turcs.

Vous avez publié la lettre ouverte aux évêques de l’Église catholique. Que va-t-il se passer maintenant?

Il est difficile de dire ce qui va se passer. Personnellement, je crois que l’épiscopat catholique, en général, est encore loin de prendre vraiment conscience de la gravité de la situation. De plus, en prendre conscience est très inconfortable et dangereux: il est beaucoup plus commode de prendre un somnifère, et de continuer à dormir en rêvant que tout va bien. C’est pourquoi je crois qu’il s’agit d’une étape d’un chemin encore long, dans lequel il faudra poursuivre un travail de sensibilisation de la hiérarchie, afin de contrer la dérive hérétique qui, même si elle se poursuit depuis longtemps dans l’Église, s’est accentuée dans des proportions alarmantes depuis six ans. Je crois indispensable que les quelques cardinaux et évêques qui ont pris conscience de la gravité de la situation, comme Burke, Brandmüller, Eijk, Müller, Sarah, Woelki, Schneider, Chaput, Laun, Viganò et d’autres, puissent et doivent commencer à former un réseau de relations et de communications dans différents pays et continents, pour sensibiliser cette partie encore saine de l’épiscopat qui serait disposée à travailler pour favoriser la résistance contre cette dérive hérétique qui se développe. Cette partie saine et orthodoxe de l’épiscopat existe certainement, et elle n’est pas aussi minoritaire qu’on voudrait le faire croire en profitant du fait qu’elle est moins bruyante et moins intrigante, disons moins rusée que la fraction hérétique. Les enfants des ténèbres sont plus rusés que les enfants de la lumière. Cette partie orthodoxe de l’épiscopat, en somme, a besoin de se réunir, de lier mutuellement connaissance et de communiquer, d’être animée et organisée pour travailler efficacement à une véritable réforme de l’Église.

Y a-t-il encore quelque chose que vous aimeriez ajouter ?

Enfin, je voudrais répondre aux critiques qui, encore aujourd’hui, comme dans le cas des documents précédents que nous avons publiés, ont répété ponctuellement le scénario habituel selon lequel nous sommes «ultra-conservateurs», une «frange clairsemée d’extrémistes», comme s’est exprimé par exemple le professeur Faggioli.
Je laisse de côté, parce que c’est trop évident pour n’importe quel lecteur, le fait qu’il est très commode de nous coller une belle étiquette préconfectionnée, au lieu de prendre la peine de nous réfuter, chose un peu plus difficile.
Je voudrais souligner deux choses qui échappent peut-être à nos détracteurs.
La première, c’est qu’ils se sont laissés trop naïvement piéger par une banale erreur de perspective: ils sont convaincus que nous sommes peu nombreux, parce que nous sommes peu nombreux à oser sortir au grand jour avec une signature (même si nous ne sommes pas très peu nombreux, puisque le nombre de signatures a déjà quadruplé en quelques jours et atteint 81). Mais un coup d’oeil à l’histoire suffit pour se rappeler qu’il en a toujours été ainsi: en 360, quand il était politiquement correct d’être pro-arien, combien d’évêques osèrent refuser leur signature en bas de la formule pro-aryenne? Peut-être une douzaine. Ceux qui n’ont pas signé ont perdu leur place. Comme aujourd’hui.
La deuxième erreur, encore plus grave et fatale, est de confondre la quantité avec la qualité. Admettant même que nous sommes une minorité (même si nous sommes beaucoup moins clairsemés que ce que l’on voudrait nous faire croire): je dis que nous sommes en bonne compagnie. Par exemple, nous sommes en compagnie de Josef Seifert, l’un des philosophes les plus proches de Jean-Paul II dans la lutte contre l’éthique de situation, qui, dans plusieurs interventions plus récentes, s’est exprimé de manière très similaire à notre document, et pour cette raison a été sévèrement puni; aujourd’hui, il a signé la pétition en faveur de notre lettre, et a déclaré publiquement qu’«il est d’accord avec nous sur une grande partie de notre lettre»; par Robert Spaemann, qui a défini AL comme «le chaos élevé en système»; par les cardinaux Burke, Caffarra, Brandmüller et Meisner, auteurs des dubia; par le cardinal Müller, l’homme choisi par Benoît XVI pour diriger la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, qui a récemment déclaré que l’évêque qui change la discipline de l’Église pour accorder l’Eucharistie aux personnes non en pleine communion avec l’Église «est un hérétique et un schismatique» (cf. Une interview du cardinal Müller 15-4); avec le cardinal Sarah, qui a dit, dès 2014, que séparer la doctrine de la discipline de l’Eucharistie «est une dangereuse pathologie schizophrénique»; enfin, avec le Pape émérite lui-même, qui dans ses Notes récemment publiées, comme je l’ai déjà dit, a expliqué comment l’éthique de situation est la plus grave erreur de la théologie morale depuis les 60 dernières années. Et la liste pourrait continuer.
En somme, avec une « petite minorité » de ce calibre, nous nous sentons en bonne compagnie.

En conclusion, je voudrais rappeler qu’au-delà de l’impact sur l’épiscopat, que nous espérons, mais qui nécessitera certainement encore une attente, nous sommes convaincus que la claire dénonciation des erreurs révélées aujourd’hui est un fort motif d’espoir pour des milliers de fidèles catholiques profondément préoccupés par une situation que beaucoup définissent non seulement d’hérésie et de schisme, mais même d’apostasie, qui espèrent et prient en silence que le Christ viendra bientôt sauver son Église. Ce document, au fond, cherche à donner la parole à ceux qui n’ont pas de voix, à lancer le message que, même lorsque l’hérésie et la corruption semblent prévaloir, l’Esprit Saint provoque toujours une réaction immunitaire, des anticorps, souvent même chez des gens humbles, qui n’occupent pas des positions de pouvoir, mais qui, même contre les prédictions humaines, préservent la foi et s’engagent dans le bon combat auquel nous sommes tous appelés.

http://benoit-et-moi.fr/2019/actualite/jai-signe-la-lettre-accusant-le-pape-dheresie-ii.html