Une recension par Marco Tosatti du dernier livre d’AM Vali « Il caso Vigano »

Lanceur d’alerte

Une recension par Marco Tosatti du dernier livre d’AM Vali « Il caso Vigano » (8/11/2018)

>>> A propos de ce livre, voir aussiConversation entre deux catholiques exemplaires (Alessandro Gnocchi interviewe l’auteur)

Nous avons parlé récemment du dernier livre d’Aldo Maria Valli, chronique presque en temps réel de « l’affaire Vigano », vécue à la première personne par l’un de ses principaux protagonistes en tant que destinataire privilégié du memorandum-réquisitoire de l’ex-nonce aux Etats-Unis.

Occasion pour saluer un journaliste exemplaire, qui a joué ici le rôle irremplaçable de relai d’un lanceur d’alerte (expression très « tendance » en ce moment, et médiatiquement porteur… mais uniquement pour certaines alertes), lui-même lanceur d’alerte permanent dans son blog Duc in Altum. Et c’est ce que fait ici son confrère, ami, et presque alter ego Marco Tosatti, à travers cette recension.

Comme d’habitude, il est à craindre que le livre ne sera pas traduit en français, pour des raisons qu’il est facile d’imaginer, mais l’article de Tosatti offre un bonne synthèse des errances de ce pontificat, dont dire qu’il est déroutant relève de la litote sinon du déni de réalité.

Rappelons, pour situer l’article, qu’Aldo Maria Valli, en plus d’être un auteur très prolifique, et d’animer un blog très « cliqué », occupe (occupait jusqu’à présent?) le poste envié de vaticaniste de TG1, soit la première chaîne publique italienne. Vu l’intérêt bien compréhensible que les italiens portent aux affaires du Vatican, cela lui assurait évidemment une certaine notoriété nationale. Mais il semble que même professionnellement, il ait eu à pâtir de ses positions hétérodoxes. A suivre…

L’AFFAIRE VIGANO, LE LIVRE D’ALDO MARIA VIGANO SUR LE PLUS GRAND SCANDALE DE L’ÉGLISE DU PAPE FRANÇOIS

www.marcotosatti.com
7 novembre 2018
Ma traduction

* * *

Chers amis de Stilum Curiae, nous vous proposons aujourd’hui un livre, écrit par notre collègue Aldo Maria Valli pour les presses de Foi et Culture. C’est l’histoire, telle qu’Aldo Maria l’a vécue, de la publication du témoignage de Mgr Viganò, dont nous avons longuement parlé; et qui, vu le silence obstiné du Pontife et des autres personnes directement concernées, continuera de peser sur la crédibilité de ce pontificat, et sur la volonté réelle d’affronter la corruption et ses implications sexuelles, c’est-à-dire les abus et le climat de complicité et de dissimulation qui les rendent possibles et les alimentent.

Comme vous le savez certainement, ce n’est pas le seul livre qui traite de ce sujet ces jours-ci. Pour le moment, nous préférons parler uniquement de ce texte. Pourquoi? Parce que voyez-vous, nous faisons confiance aux gens qui paient de leur personne pour ce en quoi ils croient. Et Aldo Maria Valli en fait partie. Vaticaniste de TG1, il est maintenant en vacances-récupération pour une très longue période, et ses perspectives d’avenir sont loin d’être limpides. Comme il l’écrit dans l’introduction: «Le prix à payer est élevé, dans tous les sens du terme. Professionnellement, je pouvais juste rester bien tranquille et ne pas m’exposer. Je pouvais continuer à jouir des privilèges d’une position de prestige, enviée par beaucoup. Au lieu de cela, j’ai tout remis en question. En termes humains, j’avais tout à perdre, rien à gagner. Alors pourquoi l’ai-je fait ? Je me le suis souvent demandé, et il ne se passe pas un jour sans que je me le demande à nouveau. En fin de compte, je pense pouvoir dire ceci: le jugement qui me tient à coeur est celui de Dieu, pas celui des hommes. Et quand le bon Dieu m’appellera au jugement, je veux pouvoir lui dire que j’ai fait tout mon possible pour sauver la foi et pour le bien de l’Église. Au fond, la seule question qui compte est toujours la même: « Mais le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur terre? » (Lc 18.8)» .

Et puis il y a d’autres personnes qui défendent des positions, des choix, des décisions inacceptables, ou clairement contradictoires, ou même mensongères, ou qui essaient par des tours de passe-passe verbaux de donner une impression déformée, falsifiée de la réalité, inventant des scénarios, des conspirations et de la fumée, pour influencer ceux qui ne disposent peut-être pas des outils pour juger. Si ces personnes ont leurs commodités financières, professionnelles et de prestige directement et indirectement de l’Église, selon vous, ont-elles ont plus ou moins de crédibilité que quelqu’un qui paie pour ses idées? Qui faut-il croire? Par ailleurs, aujourd’hui même, le Souverain Pontife nous a dit: «Le diable entre par les poches. D’abord viennet l’amour de l’argent, le désir de posséder, puis la vanité et enfin l’orgueil et la fierté. C’est la façon d’agir du diable en nous». Tout cela pour dire que nous apprécions l’honnêteté intellectuelle d’Aldo Maria Valli, et nous lui faisons confiance.

Le livre est extrêmement intéressant et documenté, comme on pouvait s’y attendre de quelqu’un qui a vécu à la première personne cet événement tourmenté et dramatique. Mais nous avons été particulièrement frappés par l’Introduction, parce que beaucoup de ses réflexions font vibrer des cordes similaires chez l’auteur de ces lignes, à commencer par la première: «Ce n’est pas facile d’expliquer pourquoi je mène ce combat pour la vérité… Pourquoi ai-je accepté de publier le mémorandum de Mgr Carlo Maria Viganò? Pourquoi ai-je cru en ce que m’a dit l’ex-nonce aux États-Unis ? Pourquoi ai-je jugé nécessaire de devenir l’allié de Viganò dans une œuvre de dénonciation qui allait certainement – c’était clair pour moi dès le premier instant – me causer beaucoup de difficultés à tous les niveaux ?

Pour Valli, la réponse à ces questions ne peut que partir de la figure du Pape François et «de quelques convictions qui ont lentement mûri en moi sur ce pontificat».

Il y une déception évidente – et partagée par l’auteur de ces lignes – face aux attentes nées de l’élection de celui qui semblait être l’instrument d’une opération approfondie de nettoyage et de renouvellement. «Du point de vue de l’image, l’opération a été un succès, car François s’est effectivement imposé sur la scène avec un style nouveau, très apprécié par la culture dominante. Mais cela a eu un prix: superficialité et démagogie dans l’analyse des phénomènes et des problèmes (migration, écologie, mondialisation, islam) ; ambiguïté doctrinale (Amoris laetitia); reddition injustifiée face au luthéranisme; dévalorisation du magistère papal souvent réduit (entretiens avec Scalfari et autres, conférences de presse en avion) à des discours génériques ou, pire, à des évaluations irréfléchies; désir excessif de satisfaire le monde. Avec pour conséquence, le mécontentement et la perplexité croissants de nombreux fidèles. Quant à la réforme de la curie, annoncée comme le point de référence du pontificat, il y a « beaucoup de viande au feu », mais avec de mauvais résultats et beaucoup de confusion».

Malheureusement, selon Valli, et pas seulement lui, l’accent mis sur la miséricorde s’est lui aussi appauvri et dégradé: «François a malheureusement banalisé la miséricorde divine en la dépouillant de la dimension du jugement pour la transformer en miséricordisme. Le Dieu des chrétiens, c’est vrai, est un père qui accueille et ne se lasse jamais de pardonner, mais de la part du fils, il faut une prise de conscience qui mène à la conversion. D’après l’ensemble de la prédication de François, pourtant, c’est presque comme si Dieu avait le devoir de pardonner face au droit au pardon exigé par la créature. C’est pourquoi François plaît tant aux laïcistes et aux croyants qui se reconnaissent dans la formule « Dieu oui, l’Eglise non »: il les confirme dans leur choix de faire en substance ce qu’ils veulent, en mettant en avant le noble principe du « suivre la conscience ». Mais en soi, la conscience, comme l’enseigne le Cardinal Newman et comme l’a répété Benoît XVI, ne conduit pas au bien. La conscience doit être ordonnée à Dieu».

Au-delà des intentions, comme l’écrit Valli, et comme vous l’avez lu tant de fois au cours de ces années dans ces pages, l’attitude du Pontife a profondément déconcerté et désorienté beaucoup de ceux qui ne se sont pas sentis confirmés dans la foi et ont vu dans toute toute l’opération une dangereuse et triste reddition de Pierre au monde. «Et François renforce dans une large mesure cette attitude, par exemple chaque fois qu’il parle génériquement de la nécessité d’une Église « en sortie« , non autoréférentielle. Que signifie « en sortie« ? Si pour sortir, je dois renoncer à mon identité et je dois diluer le depositum fidei, si pour sortir, je dois affirmer que le centre de la vie chrétienne est la miséricorde mais sans la vérité et la justice de Dieu, si pour sortir, je dois oublier la question du péché originel, si pour sortir je dois négliger tout ce qui concerne la contrition et le repentir, je ne rend certes pas un bon service ni à l’Église, encore moins aux âmes. Je vais jusqu’à dire que l’Église a le devoir d’être autoréférentielle, en ce sens qu’elle doit continuellement chercher et trouver son centre: Jésus Christ. Il ne peut y avoir d’accueil sans un guide doctrinal et moral sûr, sans une proposition claire de conversion. Il ne peut y avoir de pastorale sans une doctrine juste. Sinon, il n’y a que des généralités, il n’y a que des paroles de consolation superficielles».

Sans conception claire du bien et du mal, faire appel au «discernement» est source d’ambiguïté. Que l’Église catholique soit profondément divisée, en ce moment historique, ne peut être niée que par les aveugles, comme l’a dit le regretté cardinal Caffarra. Et, affirme Valli, «nous voyons à présent que le risque de schisme est réel. D’un côté, il y a une Église de miséricordisme et de dialogue avec le monde à tout prix; de l’autre, il y a l’Église de ceux qui veulent rendre gloire à Dieu, et non à l’homme». La confrontation avec le monde est nécessaire et naturelle, parce que l’Église vit dans le monde, «mais elle ne peut jamais être abandon ou compromis. Voilà pourquoi même le slogan « Construire des ponts et non des murs » est superficiel et ambigu. Le pont le plus important est celui qui unit l’homme à Dieu (pontifex). Et parfois, le mur est nécessaire pour défendre l’identité et la foi. Il ne s’agit pas de devenir fiers, mais d’être conscient du trésor que l’on est appelé à garder et à transmettre».

Subjectivisme, relativisme: «De ce point de vue, nous pouvons dire qu’il y a déjà deux Églises: il y en a une qui, ayant fait du dialogue avec le monde une sorte de dogme, légitime de fait le subjectivisme interprétatif et le relativisme moral, et il y en a une autre qui continue à faire appel à la loi divine. La fracture est nette. La tâche du successeur de François promet d’être d’une difficulté sans précédent». Et puis il y a Amoris Laetitia, où «l’ambiguïté doctrinale de François atteint un sommet. Le document contient de tout. Il y a l’exaltation du mariage chrétien, fondée sur l’indissolubilité et l’ouverture à la vie, mais il y a aussi, surtout en ce qui concerne l’admission à la communion des divorcés remariés, l’idée que, face au comportement humain, le jugement au cas par cas est préférable au respect de la loi immuable, ce qui ouvre la voie au subjectivisme et au relativisme.

Amoris laetitia, à cause de son ambiguïté, produit la confusion, et les lecteurs de Stilum Curiae le savent. «Au point que les interprétations, dans un sens ou dans l’autre, abondent et que le document peut être interprété d’une manière dans le diocèse A et d’une autre dans le diocèse B, chose irrecevable. Mais le long de ce chemin, le message chrétien se réduit à un sentimentalisme vague, à un accompagnement de nature émotionnelle qui met de côté le dialogue entre foi et raison, élimine de l’horizon humain la recherche de la Vérité et se limite à prêcher une consolation que nous pouvons trouver partout, sans qu’il soit nécessaire de s’adresser à l’Eglise.

Pour Aldo Maria Valli «François, malheureusement, mène la barque de Piere sur les rochers du relativisme et du subjectivisme. Et si le timonier se trompe de route, c’est à chaque baptisé de le reprendre et de lui demander de se convertir, dans le respect de la loi éternelle de Dieu et de la doctrine juste, sans utiliser l’alibi de la pastorale et du discernement, parce que – il faut le répéter -, une pastorale basée sur une doctrine déformée ne peut porter que des fruits empoisonnés et parce qu’un discernement sans la loi divine comme étoile polaire sert uniquement à justifier le péché.

Tant Valli que l’auteur de ces lignes, par le métier qu’ils ont exercé pendant tant d’années ont pris conscience de la corruption morale présente dans l’Église, y compris à son sommet. La confiance a longtemps été possible, «mais à un certain point, ce n’était plus possible. C’est là que se situe ma rencontre avec Mgr Carlo Maria Viganò et donc mon choix de soutenir l’archevêque dans sa difficile bataille. Pour parvenir à la purification, un changement radical est nécessaire, mais le changement, qui doit concerner tout le monde, même la presse, ne peut se faire que dans la vérité. Je ressens beaucoup de douleur, mais je pense que c’est le seul chemin qui nous reste».

«L’Église traverse une phase difficile. Pour un catholique de ma génération (j’ai soixante ans), c’est comme se mouvoir dans un autre monde. Si quelqu’un, il y a quelques années seulement, m’avait prédit que je mènerais cette bataille, après m’être senti déconcerté et bouleversé face à l’enseignement, au comportement et au silence du successeur de Pierre, j’aurais répondu: tu divagues. Et au contraire, me voilà. Je répète continuellement, Seigneur, prends pitié de moi».

Exactement. Et aie pitié de Ton Église, Seigneur.

 

http://benoit-et-moi.fr/2018/actualite/lanceur-dalerte.html

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