Le PAPE DICTATEUR par Marc-Antoine Colonna -23-

Le PAPE DICTATEUR par Marc-Antoine Colonna -23-

Guerre ouverte

Le conflit entre le Secrétariat de l’Économie et l’APSA entre dans une phase nouvelle et violente en mai 2017, lorsqu’une missive est distribuée de ce dernier aux départements du Vatican, les chargeant de fournir des informations financières pour un audit de PricewaterhouseCoopers qui devait se dérouler sous la direction de l’APSA – la mesure même qui avait été bloquée lors de son essai par le Secrétariat pour l’Économie. Monseigneur Rivella, qui était responsable de la lettre, a affirmé que le Conseil pour l’Économie avait autorisé l’APSA à entreprendre une procédure de révision, ce qui s’est rapidement avéré faux. En quelques jours, le Cardinal Pell et le Vérificateur Général ont envoyé des lettres aux services concernés pour dénoncer l’ordre et déclarer que l’APSA dépassait ses compétences (86).

Le vainqueur de cette bataille est vite révélé : le 20 juin, la « démission » est annoncée du Vérificateur Général, Libero Milone (87), prétendument parce qu’il refuse d’accepter une réduction de son salaire. Après des mois de silence, Milone révéla publiquement les circonstances de son licenciement le 24 septembre (88), et son témoignage de première main est présenté ici, complété par quelques détails qui ont été ajoutés par des témoins oculaires. Milone a raconté que, le matin du 19 juin, l’Archevêque Becciu lui a ordonné de démissionner lors d’un entretien privé, et a déclaré que l’ordre venait du Pape François en personne. Malgré les protestations de Mr Milone selon lesquelles les plaintes contre lui étaient fabriquées de toutes pièces, le licenciement s’est déroulé dans le style d’un État totalitaire. Le même jour, la Police du Vatican a fait une descente dans le bureau du Vérificateur Général, accompagnée de membres du Service d’Incendie du Vatican. Ils ont arrêté et interrogé Mr Milone pendant des heures, le menaçant souvent après avoir saisi tout son matériel électronique, personnel et professionnel, ainsi que tous les dossiers présents dans son bureau. Ils ont ensuite forcé la porte du bureau du Sous-Vérificateur Général, Ferruccio Pannico, pour prendre et emporter ses dossiers. Curieusement, les clefs du bureau de Mr Pannico et la combinaison du coffre-fort étaient à la disposition des agents de police, mais une procédure plus bruyante et intimidante utilisant des haches, des pieds-de-biche, des marteaux et des ciseaux ont été privilégiés. Mr Pannico, absent du bureau, a également été contraint de démissionner. Des simples employés et des visiteurs malheureux au bureau ce jour-là ont été détenus et privés de leurs téléphones cellulaires pendant leur interrogatoire. Les démissions de Milone et Pannico sont le résultat d’un ultimatum : démissionner ou être arrêté. Ils ont été obligés de signer des lettres scellant leurs lèvres, et Mr Milone, dans son interview du 24 septembre, n’a encore pu révéler qu’une partie de la vérité.

Contrairement à l’allégation en apparence selon laquelle la démission concernait le refus de Mr Milone d’accepter une réduction de salaire, les accusations portées contre lui le 19 juin étaient de nature tout à fait différente et comprenaient la « plainte » qu’il avait adressée à une entreprise extérieure au Vatican lorsqu’il avait constaté que son ordinateur avait été trafiqué. C’était en effet vrai : les consultants ont constaté que l’ordinateur avait été la cible d’un accès non autorisé, alors que l’ordinateur de son secrétaire avait été infecté par des logiciels espions qui copiaient des fichiers. Il est intéressant de noter que lorsque Mr Milone a fait ses révélations le 24 septembre, l’Archevêque Becciu a réagi avec véhémence en niant ses accusations et en déclarant que la raison de son licenciement était que Milone (le fonctionnaire, rappelons-le, qui avait été nommé pour enquêter sur des méfaits financiers au Vatican) avait « espionné » ses supérieurs et son personnel, y compris Becciu lui-même. Il s’agit en effet d’une organisation qui a porté l’espionnage interne à un niveau inconnu depuis la Roumanie de Ceausescu (89).

Quant à la véritable cause du licenciement de Mr Milone, on a vite dit qu’il se rapprochait trop près des finances de la Secrétairerie d’État. L’un des organismes dont ses recherches menaçaient la vie privée était Centesimus Annus, une fondation sous-examen qui est censée être un centre de collecte de fonds de l’Église, mais qui a été qualifiée par Moneyval en 2012 comme le contrôle d’une grande partie de la richesse du Vatican. Plus délicatement encore, Milone commençait à poursuivre l’allégation selon laquelle le Denier de Saint-Pierre – les dons des fidèles au Saint-Siège – avaient été détournés pour aider au financement de la campagne présidentielle de Hillary Clinton l’année précédente.

Le moment où le coup a été porté était également important, et il est lié à l’annonce faite quelques jours plus tard que le Cardinal Pell allait être accusé de maltraitance d’enfants par la police australienne. Le 19 juin, seul la Secrétairerie d’État le savait à Rome, par l’intermédiaire de son nonce en Australie, tandis que le Bureau de Presse du Vatican faisait cette annonce, avec une panoplie inutile, dix jours plus tard. La conclusion à tirer est qu’avec Pell mis hors de cause, la Secrétairerie d’État a estimé qu’il était prudent de se débarrasser également de son principal allié et que le scandale serait bientôt éclipsé par celui des allégations d’abus sexuel.

La responsabilité personnelle du Pape François pour cette manœuvre politique admet peu de doute. L’Archevêque Becciu a assuré à Milone, le 19 juin, que l’ordre de licenciement venait du Pape, et il n’y a guère de raisons d’en douter : il s’inscrit dans le modèle des nombreuses défenses ordonnées par Jorge Bergoglio, dans les coulisses, au cours de sa carrière. Dans son interview du 24 septembre, Milone a révélé qu’à la suite de son licenciement, il a écrit une lettre au Pape, par un canal sécurisé, dénonçant l’injustice et protestant contre le fait qu’il était victime d’une « una montatura » (un coup-monté). Il n’a jamais reçu de réponse, et ses efforts pour parler personnellement au pape François n’ont pas été couronnés de succès.

Le rôle joué dans cette affaire par le Promoteur de la Justice du Vatican mérite également d’être commenté. Son approche draconienne à l’égard de Mr Milone contraste avec sa politique déficiente, décrite plus haut, en ce qui concerne les nombreux cas de crimes financiers signalés à son bureau. La paralysie du système judiciaire au Vatican reste une source de préoccupation majeure.

L’épisode douloureux qui a été décrit soulève un certain nombre de questions, dont les suivantes :

– Étant donné que le bureau du Vérificateur Général est situé sur des propriétés extraterritoriales mais non pas sur le territoire de l’État du Vatican, la Police du Vatican a-t-elle outrepassé sa juridiction en traversant le territoire Italien et en effectuant le raid et la détention en dehors de l’État du Vatican ?

– Étant donné qu’une descente policière de ce genre n’a manifestement pas lieu dans le cadre d’un différend salarial, et qu’elle ne justifierait pas le transport de boîtes remplies de dossiers, serait-ce parce que les enquêtes de Milone l’ont rapproché trop dangereusement des vérités impliquant des personnes en position de pouvoir, de sorte qu’il a dû être arrêté et que les preuves ont été retirées ?

– Enfin, comment le Pape François peut-il penser qu’une réforme des finances du Vatican est possible s’il a lui-même placé la quasi-totalité du pouvoir, de la police et de la justice entre les mains des structures mêmes et des personnes responsables de la corruption ?


(86) « Lettera 43 », 21 mai 2017 : Francesco Peloso, « Vaticane, la guerra tra dicasteri finanziari frena la riforma del papa » (Vatican, la guerre entre les services financiers freine la réforme du pape) ; et « National Catholic Register » du 10 mai 2017 : Edward Pentin, « Cardinal Pell Reprimands Vatican’s Real Estate Body for Exceeding Its Authority. » (Le Cardinal Pell réprimande l’Organisme Immobilier du Vatican pour avoir outrepassé son autorité)

(87) Article dans « Catholic Culture » du 20 juin 2017 : Philip Lawler, « The Vatican auditor resigns – another crushing blow for financial reform ». (Le Vérificateur du Vatican démissionne – un autre coup dur pour la réforme financière)

(88) Interview de Libero Milone donnée au « Corriere della Sera », « Wall Street Journal », « Reuters » et « Sky Tg24 », publiée par le « Corriere della Sera » le 24 septembre 2017. Voir aussi l’article de Philip Pullella dans « Reuters World News » de la même date, « Auditor says he was forced to quit Vatican after finding irregularities. » (Le Vérificateur dit qu’il a été forcé de quitter le Vatican après avoir constaté des irrégularités)

(89) Pour plus de détails à ce sujet, voir le chapitre 6 ci-dessous.

(traduit de l’anglais : The Dictator Pope (Marcantonio Colonna) )

https://gloria.tv/album/76VN81FZDJbK2uSHFW7kZmX3K/record/3AvY39QMS9m2Drbv8YRUTUT8o

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