Inédit: les ‘vrais’ rapports entre les deux papes

Se pourrait-il qu’ils ne soient pas aussi idylliques que ce qu’on nous raconte? Les révélations étonnantes d’un vaticaniste allemand (22/3/2017)

Les rares nouvelles sur le Pape émérite qui émergent dans ce que certains appellent « la presse de régime » font régulièrement état des relations d’amitié et de complicité qui existent entre le Pape émérite et celui régnant. Et chaque célébration impliquant Benoît XVI est une occasion de mettre François en valeur, comme si le premier ne pouvait exister qu’à travers le second, ou en référence à lui. « Opposer » les deux Papes est un exercice politiquement et religieusement incorrect, ou du moins réservé aux méchants « nostalgiques » et autres adeptes de la théorie du complot. On trouvera en annexe ma traduction d’un article presque caricatural en ce sens publié ces jours-ci sur un site italien tout acquis à François (l’article peut passer dans une lecture hâtive comme sympathique, mais à un examen plus approfondi, il est subtilement malveillant pour Benoît XVI).
Ces sentiments trouvent (ou semblent trouver) une confirmation dans les nombreuses interviews accordées par Mgr Gänswein (censé servir de pont entre les deux Papes: mais peut-il dire autre chose ?) et surtout les propos de Benoît XVI lui-même, tenus en particulier dans ses entretiens avec Peter Seewald (qui datent, rappelons-le, des premières semaines suivant sa démission, c’est-à-dire du début du règne de François, et qui sont plus neutres que ce qu’en ont dit les commentaires). Et pourtant, à de nombreuses reprises, des doutes ont dû effleurer un observateur attentif. Cette belle entente est-elle réelle ? Est-elle-même réaliste, compte tenu des caractères de deux hommes qu’en réalité tout oppose, y compris leurs conceptions de l’Eglise et de la papauté (et même de la foi) ?

Isabelle a traduit un article de Giuseppe Nardi, lui-même rapportant les propos d’un des principaux vaticanistes allemands, pro-François, Andreas Englisch. Bien qu’il n’apporte pas de preuves formelles (mais les thuriféraires n’en apportent pas davantage), juste son sentiment personnel, ce qu’il dit confirme les doutes qu’on a pu ressentir à la lecture de certains compte-rendus, et à l’observation attentive de certaines photos. Et en tout cas, c’est vraisemblable.

(…) très peu de chose lient François à Benoît XVI : celui-ci est réduit, lors de ses apparitions publiques, à un rôle de simple figurant, mais le pape régnant l’utilise à l’occasion pour la façade et le fait entrer en scène quand le besoin s’en fait sentir. Sur cet arrière-fond, l’absence de Benoît lors des dernières élévations cardinalices du 19 novembre 2016 acquiert une dimension nouvelle.

Andreas Englisch : Le pape François et Benoît sont tout à fait brouillés

Giuseppe Nardi
www.katholisches.info
Traduction d’Isabelle

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(Rome) Le pape François et son prédécesseur Benoît XVI seraient en dispute complète : « Ils ne se parlent pas ». C’est là une des nouvelles sensationnelles rapportées par le vaticaniste Andreas Englisch, le 16 mars dernier, au cours d’une conférence qu’il a donnée à Limburg (Allemagne).

Englisch fut, durant de longues années, le correspondant à Rome des medias du groupe Axel-Springer pour l’Italie et le Vatican. Avec ses trente années d’expérience romaine, il est considéré comme un excellent connaisseur du Vatican.

L’exposé du journaliste se tenait dans la salle Josef Kohlmaier et avait pour thème : « François – combattant au Vatican », en se fondant sur « les secrets dévoilés », selon la formule du Nassauische Neue Post dans son édition du 18 mars. Mais la vue qu’ Andreas Englisch a ouverte à son auditoire sur ce qui se passe derrière les coulisses du Vatican est bien plus sensationnelle que ce qu’en a rapporté l’article du journal régional.

***

« FRANÇOIS ET BENOÎT XVI NE SE PARLENT PAS »

Le journaliste n’avait pas à faire mystère de sa sympathie pour le pape François, bien connue de tous. Englisch sait comment captiver son auditoire : Oui, Mgr Tebartz-van Elst (ndt : ancien évêque de Limburg qui a dû remettre sa démission en 2014, accusé de mener une vie de luxe) [L’affaire de l’évêque de Limbourg sur ce site ICI] a reçu une nouvelle mission au Vatican, où on le trouve au « bureau de poste » (ndt :voie de garage). Sous le pontificat de François, il n’y a en effet, dit-il, plus de place pour ceux « qui se placent eux-mêmes au-dessus de l’enseignement de Jésus-Christ et regardent de haut les simples fidèles ». Propos hardis d’Englisch à propos du pape, et du pape à propos d’un confrère. Ce qu’Englisch n’a pas dit, c’est que, pour François, ceux qui sont juste bons « pour le bureau de poste », ne le sont pas à cause de « baignoires dorées », réelles ou imaginaires, mais à cause de leur vision de l’Eglise. La dimension sociale avec son mythe de « l’engagement pour les pauvres » passe bien devant un auditoire mais, dans la réalité, signifie peu de chose et sert plutôt de couverture.

Bien plus explosif que l’affaire de Limburg – parce que de portée beaucoup plus grande – est ce qu’Englisch a révélé de la relation entre François et Benoît XVI. Le pape régnant et le pape émérite seraient tout à fait brouillés, selon le journaliste. Ils ne se parleraient plus. Et cela ne date pas d’hier. Mais encore ? Selon ses propres dires, Benoit XVI ne fait plus d’apparition publique que pour répondre à un souhait explicite du pape François. Ce que l’on montre à ces rares occasions ne serait, si l’on en croit Andreas Englisch, qu’un échange de civilités où les protagonistes font mine d’être amis. La raison du différend serait à chercher, selon le journaliste, dans l’affaire de Limburg où Benoît aurait pris la défense de l’évêque Tebarzt-van Elst. C’est là tout au plus un aspect des choses. Mais Limburg n’est certainement pas la cause principale d’une fracture aussi profonde dans les relations entre les deux papes.

FRANÇOIS « SAIT CE QU’IL VEUT » ET FAIT « CE QU’IL VEUT »

Le correspondant à Rome dépeint François comme une forte personnalité. Il «sait ce qu’il veut », et le fait savoir. Benoît, par contre, serait « un théologien solide », mais aurait démontré « un faible leadership ». Pendant des dizaines d’années, les médias allemands, lorsqu’ils parlaient du « Pantzerkardinal inflexible » tenaient un langage bien différent. Pour favoriser une direction déterminée, de tout temps, dans une moindre ou une plus large mesure, tous les moyens semblent bons. En tout cas, Benoît, toujours selon Englisch, a laissé décider beaucoup d’autres personnes, alors que François fait « ce qu’il veut ».

Si l’on pousse jusqu’à leurs ultimes conséquences les déclarations d’Englisch, cela voudrait dire que très peu de chose lient François à Benoît XVI : celui-ci est réduit, lors de ses apparitions publiques, à un rôle de simple figurant, mais le pape régnant l’utilise à l’occasion pour la façade et le fait entrer en scène quand le besoin s’en fait sentir. Sur cet arrière-fond, l’absence de Benoît lors des dernières élévations cardinalices du 19 novembre 2016 acquiert une dimension nouvelle.

Les promotions cardinalices font partie de ces quelques occasions où le pape régnant a invité son prédécesseur à une cérémonie publique. Lors des créations de nouveaux cardinaux de 2014 et 2015, Benoît XVI a fait une apparition dans la Basilique Saint-Pierre. Mais lors du dernier consistoire, il était absent ; et François a, sans autre forme de procès, rassemblé les néo-cardinaux pour les amener chez Benoît, au monastère Mater Ecclesiae. Manifestement aussi pour couper court à l’avance, comme l’a déclaré Englisch, à de possibles interprétations. Manifestement, François soupçonnait l’absence de Benoît d’être un geste démonstratif.

LES PRESSIONS SUR LA RENONCIATION DE BENOÎT XVI

La chronologie, en tout cas, ne plaide pas en faveur d’une simple visite de courtoisie – comme le Vatican a présenté l’événement –, mais avait quelque chose d’explosif. Cinq jours avant le consistoire, quatre cardinaux, Brandmüller, Burke, Caffarra et Meisner, avaient publié leurs dubia sur l’exhortation post-synodale controversée Amoris Laetitia, parce que le pape François après deux mois ne leur avait toujours donné aucune réponse. Avec les dubia, ils s’opposaient frontalement à François, qui depuis cherche à laisser pourrir la question, obligeant ainsi ses plus proches collaborateurs et partisans à une épuisante gymnastique verbale. François peut prolonger son silence, mais il n’en sort pas moins affaibli du conflit, apparaissant comme un pape qui refuse de répondre à des questions touchant à des thèmes centraux de la foi et de la morale. Une tache sur son image qui plane comme une ombre sur son pontificat.

Le Nassauische Post n’a rien dit d’un autre point évoqué par Englisch : diverses forces à l’intérieur de l’Eglise auraient exercé une pression sur Benoît XVI pour qu’il démissionne. Cette déclaration est de la dynamite ! Les circonstances dans lesquelles a eu lieu la renonciation d’un pape – fait unique en son genre dans l’histoire de l’Église – ne cessent depuis lors d’alimenter les doutes. Où est précisément la frontière entre une forte influence et une contrainte ? Benoît lui-même a assuré qu’il se retirait de son plein gré. Jusqu’à preuve du contraire, il faut tenir pour valides ces paroles. Cependant, au-delà de l’aspect juridique, subsiste un sentiment indéfinissable. Et cela d’autant plus si l’on considère la forte pression exercée en juin 2012 par le cardinal Carlo Maria Martini sur Benoît XVI pour qu’il démissionne et le rôle joué par le groupe Saint-Gall (fondé par Martini) lors de l’élection de Jorge Mario Bergoglio.

Le fait est que Benoît XVI a laissé le champ libre, un champ qu’a occupé à la manière d’un état-major le team Bergoglio (issu du groupe secret Saint-Gall) et qui ne pense plus du tout à évacuer les lieux.

Annexe

Saint Joseph à Mater Ecclesiae. Pour Ratzinger, fête [de la Saint-Joseph] entre prière et télé

Francesco Antonio Grana
Faro di Roma
19 mars 2017
Ma traduction

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Les souhaits de François. La fête familiale avec les quatre très affectionnées Memores Domini et son fidèle secrétaire personnel, Mgr Georg Gänswein. C’est ainsi que Benoît XVI a passé sa fête dans sa résidence du Vatican, le monastère Mater Ecclesiae où il a choisi de vivre comme pape émérite. La messe dominicale dans la chapelle de son habitation, là où le 19 Novembre dernier, il a reçu et béni, par volonté de Bergoglio, les 16 nouveaux cardinaux auxquels venait d’être imposée la barrette rouge cardinalice, venus chez Ratzinger en bus tout de suite après le consistoire à Saint-Pierre, accompagnés de son successeur. Ensuite, le repas et l’après-midi un peu de télévision, pour revoir les documentaires sur la vie des papes du siècle dernier. En attendant de voir celui réalisé sur lui par La Granda Storia, à l’occasion de son 90e anniversaire, qui sera diffusée en prime time sur « Rai Tre » le dimanche de Pâques, le 16 Avril prochain, quand Benoît XVI franchira cette importante étape de sa vie.
Le documentaire a été réalisé en collaboration avec la Fondation vaticane Joseph Ratzinger-Benoît XVI, présidée par le Père Federico Lombardi, qui fut porte-parole du pape allemand pendant les huit années troublées de son pontificat. Aux côtés du jésuite, il y a le travail précieux du vaticaniste Luca Caruso qui gère les relations avec les médias de la Fondation dédiée au pape émérite. Et ce sera encore le journaliste, depuis toujours attentif à l’enseignement de Benoît XVI, qui signera un livre co-écrit avec Maria Giuseppina Buonanno, publiée par San Paolo, qui célèbre les 90 ans de Ratzinger en retraçant sa vie. Le livre intitulé “Joseph Ratzinger – Benedetto XVI. Immagini di una vita” (Joseph Ratzinger – Benoît XVI. Images d’une vie), qui doit sortir dans les librairies et les kiosques à journaux la veille de l’anniversaire du pape émérite et est préfacé par le père Lombardi, est accompagné d’un magnifique album photo qui contient également quelques clichés inédits. Les mots et les images pour retracer la vie d’un témoin précieux du Concile Vatican II, pilier du Pontificat de saint Jean-Paul II, dont il fut l’ami et le collaborateur précieux pendant un quart de siècle, et auquel il a succédé sur le trône de Pierre. Le récit fidèle de la vie du premier Pontife des temps modernes qui a renoncé à la papauté, dédouanant ainsi la catégorie du pape émérite.
Benoît XVI restera dans l’histoire pour sa cohabitation inédite au Vatican avec son successeur. Un choix qui, s’il a initialement suscité pas mal de perplexité, a même vu les deux évêques de Rome participer ensemble à de nombreuses célébrations publiques. Ratzinger, dépouillé de sa garde-robe papale désuète (!!!), a retourné l’affection sincère que François lui a toujours témoignée. On ne sait pas qui Benoît XVI imaginait comme successeur. À quiconque sortirait Pape de la Sixtine, Ratzinger, le dernier jour de son pontificat, avait promis «respect inconditionnel et obéissance». Mais avec Bergoglio, au-delà de la diversité des caractères, des manières de gouverner et des styles de vie, l’étincelle a jailli dès la première accolade à Castel Gandolfo, dix jours après le «Habemus Papam», entre ces deux «frères» vêtus de blanc, qui ont immédiatement surmonté l’embarras de vivre une page inédite, et jusqu’à il y a quelques jours inimaginable, de l’histoire bimillénaire de l’Eglise de Rome. Leurs nombreuses rencontres privées, dont beaucoup sont encore secrètes, et leurs mots sans équivoque, témoignent qu’entre eux, il ne s’agit pas d’une amitié de façade. «Je suis reconnaissant – a écrit Ratzinger au théologien suisse Hans Küng – de pouvoir être lié à François par une grande convergence de vues et une amitié de cœur. Aujourd’hui, je vois comme mon ultime et unique devoir de soutenir son pontificat dans la prière» (ndr: février 2014, cf. La Croix et benoit-et-moi.fr/2014-I]. «Benoît – avait affirmé Bergoglio – vit maintenant au Vatican, et certains me disent: « mais comment est-ce possible? Deux papes au Vatican! Mais, il ne t’encombre pas? Mais il ne fait pas la révolution contre toi? Toutes ces choses qu’ils disent, non? » J’ai trouvé une phrase pour dire cela: « C’est comme avoir le grand-père à la maison », mais le grand-père sage».
Et qui sait si demain, le rôle de «grand-père sage» ne pourra pas devenir celui de François.

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