La résistance et la fidélité à l’Église

De Mattei

La résistance et la fidélité à l’Église
en temps de crise
D’une conférence donnée à Florence le 2 octobre 2016

 

Par : Roberto de Mattei
Corrispondenza Romana
IL TEMPO
Le 28 novembre 2016

SOURCE :Rorate Caeli

1. L’infaillibilité et l’indéfectibilité de l’Église

L’Église a passé à travers les crises les plus graves au cours de Son histoire : des persécutions externes comme celles qui ont caractérisé les premiers trois siècles de Sa vie et qui l’ont toujours accompagnée depuis ce temps ; des crises internes comme l’Arianisme au quatrième siècle et le Grand Schisme d’Occident. Cependant, le processus d’« auto-démolition » de l’Église « effectuée par ceux qui y appartiennent » et duquel Paul VI a parlé déjà en 1968 [1], apparaît comme une crise sans précédent en raison de l’étendue et de la profondeur de celle-ci .

Nous disons ceci dans un esprit de profond affection pour la Papauté, en rejetant toute forme d’anti-infaillibilité, de Gallicanisme et de conciliarisme ; en un mot, toutes les erreurs qui diminueraient le rôle et la mission de la Papauté. Nous professons avec toute l’Église qu’il n’y a pas d’autorité supérieure sur la terre que celle du Pape car il n’y a pas de mission ou de fonction plus élevée que la sienne. Jésus-Christ, en la personne de Pierre et de ses successeurs a conféré au Pontife Romain, la mission d’être le chef visible de l’Église et Son Vicaire [2]. La Constitution Dogmatique Pastor aeternus du Premier Concile du Vatican a défini les dogmes de la Primauté Romaine et de l’infaillibilité papale [3]. Le premier dogme affirme que le Pape a le pouvoir suprême de juridiction, à la fois ordinaire et immédiat, sur les Églises individuelles, les pasteurs individuels et tous les fidèles. Le second dogme enseigne que le Pape est infaillible quand il parle « ex cathedra », c’est-à-dire lorsque, dans sa fonction de Pasteur Suprême, il définit qu’une Doctrine en matière de Foi ou de morale doit être crue par l’Église entière.

L’autorité du Pape a des limites précises cependant, qui ne peuvent pas être ignorées. Javier Hervada dans son manuel bien connu sur la Loi Constitutionnelle Canonique écrit : « Le pouvoir du Pape n’est pas illimité : il est circonscrit à l’intérieur de limites. Les limites peuvent concerner la validité ou la légalité dans son exercice du pouvoir. En ce qui concerne les limites de validité, elles sont données comme : a) la loi naturelle : b) la loi Divine positive, c) la nature et les fins de l’Église ».[4].

Si le Pape outrepasse ces limites, il dévie de la Foi Catholique. C’est de doctrine commune que le Pape, comme un médecin privé, peut dévier de la Foi Catholique et tomber dans l’hérésie [5]. L’hypothèse d’un Pape hérétique est traitée comme une « scholie ». dans tous les traités théologiques [6].

Il convient de souligner que l’expression « médecin privé » ne se réfère pas aux actes à caractère privé du Souverain Pontife, mais à sa fonction « publique » comme Pasteur Suprême de l’Église [7] ». En fin de Son relatio sur le Dogme de l’infaillibilité au Premier Concile du Vatican, Mgr Vincenzo Gasser (1809-1879), représentant de la Députation de la Foi, a déclaré que, précisément qu’en tant que « personne publique », il faut comprendre que le Pape parle ex cathedra, avec l’intention de lier l’Église à son enseignement [8]. L’hypothèse théologique d’un Pape hérétique ne contredit pas le Dogme de l’infaillibilité puisque l’infaillibilité concerne la personne du Pape seulement quand il agit ex cathedra. De plus, ceux aussi qui nient que le Pape peut tomber dans l’hérésie admettent la possibilité qu’il peut s’exprimer d’une manière erronée, trompeuse ou scandaleuse. En outre, si le problème d’un Pape hérétique pose le problème de la perte du Pontificat, la présence d’un Pape fautor haeresim [9] pose des problèmes théologiques tout aussi graves.

Afin de mieux clarifier cette question, il faut rappeler qu’en parallèle avec les Dogmes de la Primauté Romaine et de l’Infaillibilité Papale, un troisième dogme existe, non encore défini par le Magistère solennel, mais, dans un certain sens, il est à l’origine des deux précédents : c’est le Dogme de l’indéfectibilité de l’Église.

L’indéfectibilité est la propriété surnaturelle de l’Église et, grâce à cela, Elle ne disparaîtra jamais, mais arrivera à la fin du temps identique à elle-même sans changement dans Son essence permanente, c’est-à-dire, ses Dogmes, ses Rites (la Messe et les Sacrements), et la succession Apostolique de Sa hiérarchie. Le théologien Augustinien Martin Jugie (1858-1954), dans la rubrique de l’Encyclopédie Catholique dédiée à l’indéfectibilité, écrit que ceci est une vérité de la Foi clairement contenue dans l’Écriture Sainte et enseignée par le Magistère ordinaire [10]. Le Modernisme s’est opposé à l’indéfectibilité de l’Église et a eu, et a encore, l’évolutionnisme théologique et philosophique à sa base [11].

L’indéfectibilité comprend non seulement l’infaillibilité du Pape, mais de l’Église entière. Le Pape est, sous certaines conditions, infaillible, mais pas indéfectible. L’Église, qui comprend le Pape, les Évêques et les laïcs ordinaires, est infaillible et indéfectible. La théologie différencie entre l’infaillibilité essentielle ou absolue et l’infaillibilité relative ou partagée : la première est Dieu « qui nec falli nec fallere potest». [12] ; la seconde est le charisme de Dieu donné à Son Église.

Depuis le Premier Concile du Vatican à ce jour, l’infaillibilité du Pape a été discutée beaucoup, à la fois l’affirmant ou la niant. À peu près rien n’a été dit au sujet de l’indéfectibilité et l’infaillibilité de l’Église. Pourtant, la combinaison de l’infaillibilité pontificale et de l’indéfectibilité de l’Église, comme Mgr Brunero Gherardini le note, est conforme à la Tradition et a été confirmée par Vatican I : « Definimus Romanum Pontificem … ea infallibilitate pollere, Ecclesiam Suam Redemptor divinus qua … instructam esse voluit ».[13].

« Les deux infaillibilités qui sont ajoutées ou soustraites l’une de l’autre ne sont pas en jeu ici — précise le théologien Romain — ; mais [c’est] un et même charisme dans l’Église, chez le Pape et les Évêques, qui a considéré collégialement en communion avec le Pape son autorité légale. Ce charisme est exprimé sous une forme positive, avant même et peut-être plus que sous une forme négative. Ce charisme est à l’oeuvre lorsque le Magistère, en annonçant la vérité Chrétienne ou en réglant des controverses, reste fidèle au « depositum fidei » (I Tim 6, 20 ; .. 2 Timothée 1.4) ou découvre de nouvelles implications inexplorées jusqu’à ce moment ». [14].

Les théologiens se réfèrent à l’infaillibilité de l’Église quand ils parlent d’une infaillibilité « in docendo » et d’une infaillibilité « credendo ». L’Église, en effet, est constituée d’une partie enseignante (docens) et d’une partie enseignée (discens). Il appartient seulement à l’Église docens d’enseigner la vérité révélée infailliblement alors que l’Église docens ( note du traducteur : erreur ici peut-être. Veut-on parler plutôt de l’Église « discens» qui serait récipiendaire et conservatrice ? ) reçoit et conserve cette vérité. Cependant, à côté de l’infaillibilité dans l’enseignement, il y a l’infaillibilité à croire également, puisque ni le corpus docendi, investi du pouvoir d’enseigner toute l’Église entière, ni l’universalité des fidèles qui croient, ne peuvent tomber dans l’erreur. Si, en fait, le troupeau des fidèles, dans son ensemble, pouvait tomber dans l’erreur de croire quelque chose d’être de la Révélation et qui ne le serait pas, la promesse d’une assistance divine à l’Église serait frustrée. Saint Thomas d’Aquin fait référence à l’infaillibilité de l’Église dans son ensemble quand il affirme : « Il est impossible que le jugement de l’Église Universelle soit erronée dans ce qui se réfère à la Foi [15] »..

L’« apprentissage de l’Église » dans la mesure où c’est cru, appartient non seulement aux fidèles, mais aussi aux prêtres, aux Évêques et au Pape eux-mêmes puisque tout le monde est tenu de croire les vérités révélées par Dieu — les supérieurs pas moins que les inférieurs. Dans l’Église, il y a cependant une seule infaillibilité que tous les membres partagent d’une manière organique et différente : chacun selon sa fonction ecclésiale. Les Chrétiens individuels peuvent se tromper en matière de Foi même quand ils tiennent des fonctions ecclésiastiques des plus élevées, mais pas l’Église comme telle — Elle est toujours immaculée dans sa Doctrine.

Cette infaillibilité est exprimée dans le soi-disant « sensus fidelium » [16] à partir duquel le Peuple de Dieu tout entier bénéficie de l’infaillibilité non seulement par réflexe, mais aussi pro-activement, comme souvent ils anticipent les définitions de l’Église ou contribuent à les rendre plus claires : par exemple, cela a eu lieu avant que le Concile d’Ephèse a proclamé la Vierge Marie comme Mère de Dieu. Saint Cyril [17] et Saint Célestin [18] ont attesté que la population Chrétienne avait déjà reconnu cette croyance dans la Maternité Divine comme étant la « Foi que l’Église Universelle professe » [19]. Dans l’histoire de l’Église, la dévotion à la Sainte Vierge était le domaine où l’influence de l’Esprit Saint sur les fidèles se manifestait avec une force majeure.

2. Le sensus fidei dans l’histoire de l’Église

Le premier auteur qui utilise le terme « sensus fidei » semble être Vincent de Lérins (mort vers 445 AD). Dans son Commonitorium, il propose comme normatif, la Foi observée par tous toujours et partout, (quod ubique, quod semper, quodo ab omnibus creditum est) [20]. La première manifestation historique du sensus fidei cependant, peut être considérée dans la crise Arienne pendant laquelle, selon la reconstruction minutieuse par le Bienheureux John Henry Newman [21] (1.801 à 1.890), la « Doctrine de l’Église » est souvent apparue perdue et incertaine, mais le sensus fidelium a préservé l’intégrité de la Foi, si bien que Saint Hilaire a été capable de dire : « Sanctiores sunt aures fideles populi labiis sacerdotum ». [22]. Le Cardinal Newman écrit : « Il y avait un suspense temporaire concernant la fonction Ecclesia docens. Le corps des Évêques a échoué dans leur Confession de Foi. Ils ont parlé diversement, les uns contre les autres ; il n’y avait rien, après Nicée, de ferme, d’invariable, de témoignage cohérent pendant près de soixante ans ». Pendant cette période, ajoute-t-il, « la Tradition Divine dédiée à l’Église infaillible a été proclamée et maintenue beaucoup plus par les fidèles que par l’Épiscopat » [23].

Tous les grands Conciles modernes ont référé au sensus fidei. Le Concile de Trente fit appel de façon répétée au jugement de l’Église toute entière dans la défense des articles contraires à la Foi Catholique. Son décret sur le Sacrement de l’Eucharistie (1551), par exemple, appelle précisément « le consensus général de l’Église ». (universum Ecclesiae sensum) [24]. Le Dominicain Melchior Cano (1509-1560), qui a pris part au Concile de Trente, dans son traité « De locis theologicis », traite abondamment pour la première fois du sensus fidelium, défendant contre les Protestants les valeurs que les Catholiques reconnaissent ce qui concerne le pouvoir de Tradition dans l’argument théologique [25].

Aussi la Constitution Dogmatique Pastor aeternus du Premier Concile du Vatican, qui définit le Magistère infaillible du Pape, présuppose le sensus fidei fidelium. Le projet d’origine de la Constitution Supremi pastoris, qui a servi de base pour Pastor aeternus, avait un chapitre sur l’infaillibilité de l’Église (c. IX) [26]. Néanmoins, lorsque l’agenda de la journée a été discuté dans le but de répondre à la question de l’infaillibilité pontificale, la discussion sur ce principe a été ajournée et jamais reprise. Dans son relatio final, Mgr Gasser cite l’exemple de l’Immaculée Conception pour montrer que le Pape juge la consultation avec l’Église nécessaire avant d’en arriver à la définition du dogme. La recherche du Père Giovanni Perrone (1794-1876) sur la conception patristique du sensus fidelium a eu une forte influence sur la décision du Pape Pie IX de procéder à la définition du dogme de l’Immaculée Conception [27]. Dans la constitution apostolique qui contient la définition Ineffabilis Deus (1854), Pie IX utilise la langage de Perrone pour décrire le témoignage concordant des Évêques et des fidèles [28].

Comme Pie IX, le Pape Pie XII aussi, avant de définir le dogme de l’Assomption corporelle de Marie Très Sainte, a voulu consulter les Évêques du monde entier, qui, outre d’exprimer leurs commentaires, devaient témoigner de la dévotion de leurs fidèles [29 ]. Dans ces années, le sensus fidei a fait l’objet de quelques études importantes, notamment par le Père Franciscain Carlo Balić et par le Rédemptoriste Clement Dillenschneider, le Dominicain Claudio Garcia Extremeno et le Servite Tommaso Maria Bartolomei [30].

Le Concile Vatican II aussi a traité du sensus fidei ou du communis fidelium sensus. En particulier, le chapitre 12 de Lumen Gentium, affirme en fait : « Le corps entier des fidèles, oints comme ils sont par le Saint, ne peut pas se tromper en matière de croyance. Ils manifestent cette propriété particulière par le moyen du discernement surnaturel de l’ensemble du Peuple en matière de Foi lorsqu’à partir « des Évêques jusqu’au dernier des fidèles laïcs », ils montrent un accord universel en matière de Foi et de morale. Ce discernement en matière de Foi est éveillé et soutenu par l’Esprit de vérité. Il est exercé sous la direction de l’autorité de l’enseignement sacré, en obéissance fidèle et respectueuse envers le Peuple de Dieu qui accepte ce qui est non seulement la parole des hommes, mais vraiment la Parole de Dieu (cf. 1 Thes. 2, 13). Par elle, le Peuple de Dieu adhère indéfectiblement à la Foi donnée une fois pour toutes aux saints (cf. GOC. 3), elle pénètre plus profondément avec la pensée droite et l’applique plus pleinement à la vie »..

Le fait que, parfois, les Progressistes ont utilisé ce passage pour contester les autorités ecclésiastiques, ne veut pas dire que c’est faux et que ça ne peut pas être compris comme beaucoup d’autres passages du Concile conformément à la Tradition. Il convient de noter, en outre, que dans l’ère moderne, la Doctrine du sensus fidei, a été principalement explorée par les grands théologiens de l’École de Rome tels le Père Giovanni Perrone (1794-1876) et le Père Matthias Joseph Scheeben (1836-1888 ), les Cardinaux Baptiste Franzelin (1816-1886) et Louis Billot [31] (1846-1931). Le Cardinal Franzelin, en particulier, souligne le rôle de l’Esprit Saint dans la formation et le maintien de la conscientia fidei communis du Peuple Chrétien, et comme Melchior Cano, juge le sensus fidelium, comme l’un des organes de la Tradition, à laquelle il est un fidèle écho [32]. Je me souviens de Mgr Gherardini, le dernier brillant représentant de l’École de Rome, qui m’a donné dans les années quatre-vingt un cadeau : c’était une étude consacrée à la sensus fidei intitulée Infalibilidad del Pueblo de Dios, par Don Jesus Sancho Bielsa, publiée par le Faculté de Théologie de l’Université de Navarre [33]. Il y a d’autres auteurs appartenant à la même école Opus Dei qui ont donné amplement d’espace au sensus fidei, comme les théologiens Fernando Ocariz et Antonio Blanco [34].

Néanmoins, à travers l’histoire, le sensus fidei a été manifesté dans les esprits et les cœurs des laïcs ordinaires avant d’être écrit par des théologiens, comme Benoît XVI l’a rappelé avec ces mots [35] : « D’importants théologiens comme Duns Scot ont enrichi ce que le Peuple de Dieu croyait déjà spontanément à propos de la Sainte Vierge et qu’ils exprimaient dans des actes de dévotion, dans les arts et dans la vie Chrétienne en général avec la contribution spécifique de leur pensée. […] Tout cela grâce à ce sensus fidei surnaturel, à savoir la capacité infusée par le Saint-Esprit qui nous qualifie pour embrasser la réalité de la Foi avec l’humilité du cœur et de l’esprit. […] Puissent les théologiens toujours être prêts à écouter cette source de la Foi et conserver l’humilité et la simplicité des enfants ! Je l’ai mentionné il y a quelques mois [36] en disant : Il y a eu de grands docteurs, de grands spécialistes, de grands théologiens, des maîtres de la Foi qui nous ont appris beaucoup de choses. Ils sont allés dans les détails de la Sainte Écriture, de l’histoire du Salut, mais ont été incapables de voir le mystère lui-même, son noyau central. […] L’essentiel est resté caché ! D’autre part, dans notre temps il y a eu aussi des « petits » qui ont compris ce mystère. Pensons à Sainte Bernadette Soubirous ; à Sainte Thérèse de Lisieux avec sa nouvelle interprétation de la Bible qui est « non scientifique » mais qui va au cœur de la Sainte Écriture ».

3. La nature du sensus fidei selon l’enseignement des théologiens

En 2014, la Commission Théologique Internationale, présidée par le Cardinal Gerhard Ludwig Müller, Préfet de la Congrégation pour la Foi, a publié une étude intitulée « Le sensus fidei dans la vie de l’Église », étude intéressante et, pour une grande part, à cause de ses références à Saint Thomas d’Aquin [37]. Dans ces pages, il est clairement précisé que, contrairement à la théologie, qui peut être décrite comme fidei scientia, le sensus fidei n’est pas une connaissance réflexive et conceptuelle des Mystères de la Foi, mais une intuition spontanée par laquelle le croyant adhère à la vraie Foi ou refuse ce qui la contrecarre [38]. Le sensus fidei dérive donc de la Foi et est une propriété [39] de celle-ci. C’est comparable à un instinct car c’est un type d’intuition spontanée qui vient de l’innéité [ note : Caractère de ce qui est inné. ] (connaturalité) [ note : aucune traduction disponible pour « connaturalité »], la vertu de la Foi établit entre le croyant et l’objet de la Foi authentique. Les théologiens Ocàriz et Blanco le définissent comme la « capacité du croyant, non seulement de croire à ce qui lui est présenté par l’Église comme vérité de la Foi, mais aussi et surtout la facilité de discernement, comme par instinct, ce qui est en accord avec la Foi de ce qui ne l’est pas, et aussi la facilité d’en tirer plus de conclusions en profondeur sur les vérités enseignées par le Magistère, et non par voie de raisonnement théologique, mais spontanément, par une sorte de connaissance innée. La vertu de la Foi (habitus fidei) produit, en fait, une innéité (connaturalité) de l’esprit humain avec les mystères révélés afin que la vérité surnaturelle attire l’intelligence »[40].

La doctrine de la connaissance par quandam connaturalitatem est une forme d’intelligence interne qui jaillit de la Foi comme instinctus ou lumen fidei : Saint Thomas d’Aquin l’explique dans la Somme Théologique quand il affirme que la « rectitude du jugement est double : premièrement, par l’utilisation parfaite de la raison, d’autre part, en raison d’une certaine connaturalité au sujet de la matière que la personne doit juger. Ainsi, au sujet des questions de chasteté, un homme, après avoir analysé avec sa raison, se forme un bon jugement s’il a étudié la science de la morale alors que celui qui a l’habitude de la chasteté juge de ces questions par une sorte de connaturalité ».[41].

La raison en est que l’homme vertueux a une disposition stable (habitus) dans l’exercice d’un certain type de comportement. L’homme chaste aime instinctivement ce qui est pur et d’une même manière similaire, il fait l’expérience immédiate d’une répugnance pour ce qui est turbide et impur. Cet « instinct spirituel » lui permet de discerner comment se comporter dans les situations les plus difficiles et résoudre ainsi dans la pratique des problèmes pour lesquels les moralistes peuvent demeurer abstraits. « L’habitus de Foi – explique le Docteur Angélique – possède une capacité de sorte que, grâce à elle, le croyant est empêché de donner son assentiment à ce qui est contraire à la Foi, tout comme la chasteté donne protection en ce qui concerne tout ce qui est contraire à la chasteté [42 ] ». Ainsi, en accord avec la connaturalité qui lui vient de cette habitude (habitus), « l’homme adhère aux vérités de la Foi et non aux erreurs contraires à travers la lumière de la Foi infusée en lui par Dieu » [43].

La capacité surnaturelle que le croyant a à percevoir, pénétrer et appliquer à sa vie à la vérité révélée vient de l’Esprit Saint. Saint Thomas prend comme point de départ le fait que l’Église Universelle est régie par le Saint-Esprit, qui, comme Jésus-Christ l’a promis « (Lui) enseignera la vérité tout entière » (Jn 16, 13) [44]. « De montrer la vérité — dit le Docteur Angélique — est une propriété du Saint-Esprit parce que c’est l’Amour qui amène la révélation des secrets » [45].

Ce sens de la Foi existe dans tous les croyants, y compris les pécheurs, même si celui qui est en état de grâce a une compréhension plus profonde et plus intense des Dogmes de la Foi que celui qui est en état de péché ; et parmi ceux qui sont dans un état de grâce, cette vue intérieure est proportionnée au niveau de sainteté. Une telle vue intérieure est en fait une illumination qui vient de la grâce de la Foi et des dons du Saint-Esprit dans l’âme, en particulier ceux de l’intelligence, de la connaissance et de la sagesse [46].

Ce sens Chrétien n’a rien à voir avec le sentiment religieux du type moderniste, condamné dans l’Encyclique Pascendi par Saint Pie X et encore moins avec les facultas appetendi et affectandi dont fait mention l’Encyclique Humani Generis de Pie XII [47]. Le sensus fidei, en fait, n’est pas un produit de la sensibilité, mais de la Foi, de la Grâce et des Dons de l’Esprit Saint qui éclairent l’intelligence et qui stimulent la volonté [48].

Le Saint-Esprit qui habite dans les fidèles ne reste pas inactif. Il habite dans l’âme, comme le soleil, pour l’allumer. Les inspirations de l’Esprit Saint sont une réalité qui peut accompagner la vie ordinaire de chaque Chrétien, fidèle à l’action de la Grâce. L’inspiration divine de l’Esprit Saint, comme le Père Arnaldo Maria Lanz S.J. l’explique, ne doit pas être confondue avec des révélations et des locutions intérieures qui communiquent de nouvelles idées à travers une influence extraordinaire, mais elle est un « instinct » Divin qui nous aide à mieux connaître et agir sous l’influence de Dieu [49]. « Maintenant, — écrit le Père Balić — les Sept Dons de l’Esprit qui habitent en nous, non pas comme au milieu de ruines, mais comme dans un temple (1 Co 3, 16-17 ; 6, 19.) est l’Esprit de la Pentecôte ; Il est l’Esprit de Vérité (Jean 14, 17) dont la mission spéciale consiste à révéler au monde la substance complète du Christ et toutes les merveilles que le Fils de Dieu avait gardées cachées ou n’avait pas complètement et clairement révélées ».[50]. Grâce au sensus fidei, le croyant perçoit les vérités conservées dans le Dépôt révélé [de la Foi]. Comme cela, la promesse de Saint Jean est accomplie : « Quant à vous, vous avez reçu le Saint-Esprit de la part du Christ, de sorte que vous connaissez tous la vérité » (1 Jean 2 : 20).

4. Sensus Fidei, Magisterium et Tradition

Le Père Balić appelle aussi le sensus fidei « le bon sens ( note du traducteur : ou « sens commun ») Catholique » ou le « sens Chrétien » (de sensus christianus) [51]. En philosophie, l’intelligence ordinaire du bon sens commun est la lumière dont sont doués naturellement et normalement les hommes : une qualité qui permet la compréhension des notions du bien et du mal, du vrai et du faux, de la beauté et de la laideur [52].

« Le bon sens commun Catholique » est la lumière surnaturelle que le Chrétien reçoit au Baptême et à la Confirmation. Ces Sacrements infusent en nous la capacité d’adhérer aux vérités de la Foi par l’instinct surnaturel avant même celui du raisonnement théologique.

De la même façon que le sens commun est mesuré par l’objectivité du réel, le sensus fidei est mesuré par la règle objective des vérités de la Foi contenues dans la Tradition de l’Église. La règle proche de la Foi est le Magistère infaillible de l’Église, qui est la tâche de seulement ceux qui, par la Volonté du Christ, ont le droit et la charge d’enseigner : les Apôtres et leurs successeurs. La masse des fidèles n’ont pas part à cet enseignement officiel et se limitent à le recevoir. « Ils se tromperaient, cependant, — écrit le Père Balić — ceux qui pensent que cette masse des fidèles est dans un simple état passif et mécanique à l’égard de cette Doctrine. Et, en fait, la Foi des laïcs, comme la doctrine des bergers, est soutenue par l’influence de l’Esprit Saint et les fidèles, par leur sens Chrétien et leur Profession de Foi, contribuent à la présentation, à la publication, à la manifestation et au témoignage de la vérité Chrétienne ».[53].

Les fidèles, bien qu’ils n’aient aucune mission d’enseigner, ont la fonction de préserver et de propager leur Foi. Les théologiens Ocariz et Blanco écrivent en citant le Cardinal Franzelin : « L’infaillibilité du « sensus fidei » manifesté par le « consensus fidelium » existe même quand il fait référence à une vérité qui n’est pas encore enseignée infailliblement par le Magistère. Dans ce cas, le « consensus fidelium » est un critère certain de la vérité car c’est le critère « divinae traditionis » ». [54], sous ductu magisterii, sous le contrôle du Magistère. Le Magisterium n’est pas néanmoins pas la source de la Révélation par opposition à l’Écriture et à la Tradition qui constituent la « règle à distance » de la Foi et desquels le Magistère se nourrit. En ce sens, le Cardinal Franzelin, citant Saint Irénée, définit la Tradition comme la « règle immuable de la vérité » car ce n’est rien d’autre que la Doctrine complète de l’Église qui nous vient des successeurs des Apôtres avec l’aide du Saint-Esprit [55 ].

Le Cardinal Franzelin cite Saint Athanase, Saint Épiphane et Saint Hilaire à l’appui de sa thèse. Ce dernier parle de la « conscience de la Foi commune » opposée à l ‘« intelligence impie » des hérétiques [56]. Saint Augustin définit aussi « la règle de la Foi » comme « la Foi de laquelle nous avons été nourris ». [57] et la désigne comme une vérité objective qui se trouve dans l’Église, là où nous l’avons reçue [58]. Le Cardinal Billot définit la Tradition comme « la règle de Foi antérieure à toutes les autres », une règle de Foi non seulement à distance, mais aussi proche et immédiate selon le point de vue qui nous est proposé [59]. Mgr Brunero Gherardini propose cette définition : « La Tradition est la transmission officielle de la part de l’Église et de Ses organes, qui sont Divinement institués et infailliblement assistés par le Saint-Esprit, de la Révélation Divine dans [la] dimension spatio-temporelle ». [60] .

Il convient de rappeler que l’Église est le Corps Mystique du Christ qui en est la Tête, le Saint-Esprit son Âme, et tous les fidèles, du Pape jusqu’au dernier baptisé, qui en sont les membres. L’Église dans son tout, cependant, ne devrait pas être confondue avec les Ecclésiastiques qui la forment. L’Église est impeccable, infaillible, indéfectible. Les Ecclésiastiques, pris individuellement, ne sont pas, à l’exception de la personne du Pape ou d’un Concile rassemblé sous son nom pour définir solennellement une question de Foi et dont la tâche, dans les conditions appropriées, a le privilège de l’infaillibilité. En l’absence des conditions requises, le Pape ou un Concile peuvent se tromper et ceux qui les considèrent toujours infaillibles, tombent dans l’erreur de la papolâtrie (ou d’être conciliants), ce qui conduit à attribuer à tort à la Papauté ou à l’Église, en soi, la responsabilité de nombreux échecs, de scandales et d’erreurs par certains prêtres qui L’ont régie [61].

La Commission Théologique du Vatican a déclaré que : « Alertés par leur sensus fidei, les individus croyants peuvent même nier leur assentiment à l’enseignement des pasteurs légitimes, s’ils ne reconnaissent pas dans cet enseignement la Voix du Christ, le Bon Pasteur [62] ». En fait, comme l’Apôtre Jean le rappelle : « et les brebis le suivent, parce qu’elles connaissent sa voix. Mais elles ne suivront pas un inconnu ; au contraire, elles fuiront loin de lui, parce qu’elles ne connaissent pas sa voix » (Jean 10 : 4-5).

Pour Saint Thomas d’Aquin, même si un croyant manque de compétence théologique, il peut et il doit résister à son Évêque en vertu de son sensus fidei, si ce dernier prêche des choses hétérodoxes [63]. Encore une fois, Saint Thomas enseigne que dans les cas extrêmes, il est licite, juste et bon de résister publiquement même à une décision papale tout comme Saint Paul a résisté à Saint Pierre à sa face « puisque Paul, qui était le sujet de Pierre, le réprimanda en public, en raison du danger imminent de scandale qui concerne la Foi, et, comme le brillant Augustin dit : « Pierre a donné un exemple aux supérieurs que si, à tout moment ils devaient en arriver à s’écarter du droit chemin, ils ne dédaignent pas d’être réprouvés par leurs sujets »(Gal. 2, 14)» [64].

Le sensus fidei peut induire les fidèles, dans certains cas, à refuser leur assentiment à l’égard de certains documents ecclésiastiques et à se placer eux-mêmes, devant l’autorité suprême, en une situation de résistance et de désobéissance apparente. La désobéissance n’est seulement qu’apparente puisque, dans les cas de résistance légitime, le principe évangélique qu’on doit obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes prévaut (Actes 5, 29) [65].

La « désobéissance » légitime à un ordre injuste en elle-même, dans la nature de la Foi et de la morale, peut être induite — dans des cas particuliers — jusqu’à même résister publiquement au Souverain Pontife. Arnaldo Xavier da Silveira, dans une étude consacrée à la « Résistance publique aux Décisions de l’Autorité Ecclésiastique » [66] démontre très bien cela en citant des citations des Saints, des Docteurs de l’Église, des illustres Théologiens et des Canonistes.

Le Code de Droit Canon en vigueur, à partir de l’article 208 du Droit Canon jusqu’au Canon 223, décrit le statut commun à tous les fidèles et attribue aux laïcs, sous le titre De omnium christifidelium obligationibus et iuribus, la responsabilité d’intervenir dans les problèmes de l’Église. Dans le canon 212, il est dit que les fidèles « Selon le savoir, la compétence et le prestige dont ils jouissent, ils ont le droit et même parfois le devoir de donner aux Pasteurs sacrés leur opinion sur ce qui touche le bien de l’Église et de la faire connaître aux autres fidèles, restant sauves l’intégrité de la foi et des moeurs et la révérence due aux pasteurs, et en tenant compte de l’utilité commune et de la dignité des personnes ».

5. Règles pour discerner et favoriser le sensus fidei

Quels sont les critères pour discerner et favoriser l’authentique sensus fidei ? Nous avons dit plusieurs fois que le sensus fidei n’est en aucune façon un sentiment subjectif, ce n’est pas le libre examen des Protestants, ce n’est pas une expérience charismatique. C’est un instinct surnaturel enraciné dans la Foi objective de l’Église exprimée par Son Magistère et la Tradition.

Le Magisterium peut être compris dans deux sens : comme un acte de l’autorité ecclésiastique qui enseigne une vérité (Magisterium subjectif) ou bien comme un objet cru, i.e. un ensemble de vérités qui sont enseignées (Magisterium objectif). Dans le premier cas, le Magisterium est une fonction exercée par l’autorité ecclésiastique pour enseigner des vérités révélées, dans le second cas, il est un dépôt de la vérité objective qui coïncide avec la Tradition.

Le sensus fidei joue un rôle décisif pendant les périodes de crise au cours desquelles une contradiction évidente entre le Magistère Subjectif et le Magistère Objectif est créée, entre les autorités qui enseignent et les vérités de la Foi qu’ils doivent garder et transmettre. Le sensus fidei induit le croyant à rejeter toute ambiguïté et toute falsification de la vérité qui s’appuie sur la Tradition immuable de l’Église qui ne s’oppose pas au Magisterium, mais qui l’inclut.

La règle ultime de la Foi n’est pas le Magisterium « vivant » contemporain en ce qu’il contient comme non défini, mais la Tradition, ou plutôt le Magistère objectif et pérenne qui constitue, avec l’Écriture Sainte, l’une des deux sources de la Parole de Dieu. D’ordinaire, le Magisterium est la règle de proximité de la Foi dans la mesure où il transmet et applique des vérités infaillibles contenues dans le Dépôt de la Révélation, mais dans le cas d’un contraste entre les nouveautés proposées par le Magisterium subjectif ou « vivant » et la Tradition, la primauté ne peut seulement être donnée qu’à la Tradition, pour un seul motif : la Tradition, qui est le Magisterium « vivant » dans son universalité et sa continuité, est en soi infaillible alors que le soi-disant Magisterium « vivant », signifiée comme la prédication actuelle par la hiérarchie ecclésiastique, l’est uniquement dans des conditions déterminées. La Tradition, en fait, est toujours divinement assistée ; le Magisterium l’est aussi seulement quand il est exprimé d’une manière extraordinaire ou lorsque, sous forme ordinaire, il enseigne avec continuité dans le temps, une vérité de Foi et de morale. Le fait que le Magistère ordinaire ne peut pas constamment enseigner une vérité contraire à la Foi, n’exclut pas que ce même Magisterium peut tomber par accident en erreur lorsque l’enseignement est circonscrit dans l’espace et le temps et n’est pas exprimé d’une manière extraordinaire [67] .

Cela ne signifie pas en aucune façon que la vérité dogmatique doit être le résultat du sentiment des laïcs et que rien ne peut être défini sans avoir entendu l’opinion de l’Église universelle, comme si le Magisterium était simplement un révélateur de la Foi du Peuple, quasi-réglementé par eux dans sa fonction magistérielle [68]. Cela veut dire, cependant, comme le Père Garcia Extremeno l’affirme, que le Magistère ne peut pas proposer quoi que ce soit d’infaillible à l’Église si ça ne figure pas dans la Tradition, qui est la suprême regula fidei de l’Église [69].

La Tradition est maintenue et transmise par l’Église, non seulement par le Magistère, mais par tous les fidèles, « partant des Évêques jusqu’aux aux laïcs » [70], telle qu’énoncée dans la célèbre formule de Saint Augustin et citée au # 12 de Lumen Gentium. Le Docteur d’Hippone fait appel en particulier, au « Peuple de la Foi » [71] qui n’exerce pas un Magisterium, mais qui, sur la base de leur sensus fidei, garantit la continuité de la transmission d’une vérité.

Il est évident d’après ce que nous avons dit que le sensus fidei, comme l’acte de Foi pour cette question, possède un fondement rationnel. Lorsque le sensus fidei souligne un contraste entre certaines expressions du Magistère vivant et la Tradition de l’Église, son fondement n’est pas la compétence théologique du croyant, mais la bonne utilisation de la logique illuminée par la grâce. Dans ce sens, le principe de non-contradiction constitue l’un des principaux critères de vérification de l’acte de Foi comme c’est le cas dans chaque acte intellectuel [72]. Tout ce qui apparaît irrationnel et contradictoire repousse au sensus fidei. La Foi est basée sur la raison puisque l’acte de Foi, de par sa nature même, est un acte des facultés intellectuelles. « L’acte le plus noble de l’intelligence que l’homme peut faire dans cette vie mortelle, est très certainement l’acte de Foi » comme l’observe le Père Christian Pesch [73] (1835-1925), qui explique que l’acte de Foi ne peut pas être libéré de l’intellect en remplaçant l’essence de la Foi par un abandon irrationnel à Dieu, à la manière Luthérienne. Celui qui nie l’évidence de la raison tombe dans le fidéisme qui n’a rien à voir avec la vraie Foi.

L’adhésion de la conscience aux principes de la Foi ou de la morale est aussi toujours rationnelle. La conscience est en fait le jugement de l’intellect pratique qui, fondé sur la lumière des principes rationnels premiers, évalue la moralité de nos actes dans leur singularité concrète [74]. Notre conscience ne possède pas sa règle objective en la personne du Pape ou des Évêques, mais dans la loi Divine et naturelle que les autorités suprêmes de l’Église ont la tâche de transmettre et de défendre. Par conséquent, comme le dit le Cardinal Newman, la « conscience est le premier parmi tous les vicaires du Christ » [75]. Face à une proposition qui contredit la Foi ou la morale, nous avons le devoir moral de suivre notre conscience qui s’y oppose. Personne ne peut être contraint d’adhérer à un principe qu’il considère faux, ni commettre un acte qui, en conscience, il considère injuste.

La Foi, qui est éclairée par la grâce, nourrit de plus la vie intérieure du croyant. Sans une vie intérieure, on n’obtient pas l’aide qui vient de la grâce qui a sa seule source en Jésus-Christ. Le Pape, le Vicaire du Christ, mais pas Son successeur, n’est pas en lui-même une source de la grâce divine. Concernant cela, le Père Roger Calmel écrit : « Il est nécessaire que notre vie intérieure soit dirigée non pas vers le Pape, mais vers Jésus-Christ. Notre vie intérieure, qui comprend évidemment les vérités de la Révélation à propos du Pape, doit être dirigée uniquement vers le Grand Prêtre, Notre Dieu et Sauveur Jésus-Christ, afin de triompher des scandales qui viennent à l’Église par le Pape ».[76].

Dieu agit dans l’histoire comme cause exemplaire de l’univers, dans Son propre attribut de la Sagesse Divine. Le sensus fidei se nourrit aussi de cette exemplarité, en imitant les modèles que l’histoire de l’Église nous a offerts. La première et la plus excellente imitation est Jésus-Christ, la Sagesse Incarnée, surtout dans l’Agonie au Gethsémani ; l’imitation ensuite de la Sainte Vierge, surtout le Samedi Saint, lorsque sa Foi résuma celle de l’Église : « Apostolis fugientibus, in Passione Domini fides Ecclesiae in beatissima Virgine sola remansit ». [77] ; l’imitation des Saints comme Saint Athanase, Saint Bruno de Segni, Saint Pierre Damien, Saint Brigitte, Sainte Catherine, Saint Louis Maria Grignion de Monfort, qui ont été éclairés par le Saint-Esprit pendant les temps dramatiques dans l’histoire de l’Église. Les Saints, écrit Saint Bernard de Clairvaux, apparaissent sur terre pour être [nos] modèles et sont emmenés au Ciel pour être nos patrons [78]. Et aujourd’hui plus que jamais nous avons besoin de modèles et de patrons.

Le sensus fidei, à la fin, doit être transformé en cette confiance, comme le Père de Saint-Laurent le déclare en citant saint Thomas, et il représente le sommet des deux vertus théologales que sont la Foi et l’Espérance [79]. Les problèmes auxquels nous sommes confrontés, comme la présence d’hérésies dans des documents pontificaux et l’hypothèse d’un Pape hérétique, sont d’une importance énorme. Nous ne prétendons pas les résoudre lors d’une conférence, dans un article, dans un livre ou une conversation. Mais nous ne pouvons pas non plus reculer devant l’évidence des faits. Les questions d’un Pape hérétique et de documents magistériels hérétiques peuvent donner lieu à une détresse d’un ordre psychologique plus que théologique quand ça passe du niveau abstrait au concret. Parfois, nous sommes terrifiés face aux conséquences qui peuvent s’ouvrir dans la vie de l’Église ainsi qu’à chacun de nous à la pensée d’un Pape a fide devius. Mais nier l’évidence, par crainte des conséquences, serait un manque de confiance dans la Divine Providence qui nous permettra de résoudre les problèmes à raison d’un moment à la fois en s’abandonnant à l’action du Saint-Esprit dans nos âmes.

Sufficit diei malitia sua : « À chaque jour suffit sa peine ». (Mt 6, 34). Il ne faut pas s’attendre à résoudre les problèmes de demain aujourd’hui sans la grâce que demain apportera. Tous les Saints vivaient dans cet esprit d’abandon, accomplissant la Volonté Divine dans la façon dont elle leur était manifestée moment par moment, sans se permettre de s’inquiéter de l’avenir. « Leur secret — écrit Père Garrigou-Lagrange — était de vivre chaque instant selon ce que la Divine action voulait faire d’eux » [80].

Ce sera la Bienheureuse Vierge Marie, la destructrice de toutes les hérésies qui va nous montrer le chemin pour continuer à professer la vraie Foi et résister activement au mal selon des manières que la situation va [nous] imposer. Nous ne sommes pas infaillibles et le Pape l’est seulement dans des conditions déterminées. Mais la Promesse Divine est infaillible : « Ego vobiscum sum omnibus diebus usque ad consummationem saeculi ». (Mt 28, 20). « Et sachez-le : Je vais être avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde ». Ceci est la source de notre confiance inébranlable.

Traduction de l’Italien à l’Anglais : Francesca Romana

Source : http://dieuetmoilenul.blogspot.fr/

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