« Amoris laetitia » et le changement de paradigme

« Amoris laetitia » et le changement de paradigme

 Le Père Sacalese revient sur un important article du cardinal Kasper, que vient de publier la revue des jésuites allemands « Stimmen der Zeit » (*): «Amoris laetitia ne change pas un iota de la doctrine de l’Église; mais elle change tout» (1er/12/2016).

(*) Stimmen der Zeit (en français ‘Voix du temps’) est une revue mensuelle allemande de culture chrétienne publiée par des pères jésuites. Fondée en 1865 sous le titre de ‘Stimmen aus Maria-Laach’ elle est une des plus anciennes revues culturelles d’Allemagne. Son siège rédactionnel se trouve à Münich.

Le «changement de paradigme»

Père Giovanni Scalese CRSP
querculanus.blogspot.fr
29 novembre 2016
Ma traduction

* * *

On dirait que Paradigmenwechsel («changement de paradigme») est une expression particulièrement chère au cardinal Walter Kasper. Il l’a utilisée dans son exposé d’introduction des travaux du Consistoire extraordinaire sur la famille, le 14 Février 2014. A cette occasion, il l’avait illustré en ces termes : «Si on considère l’importance des familles pour l’avenir de l’Eglise, alors le nombre des familles brisées qui s’accroît de façon vertigineuse représente d’autant plus une tragédie. Chacun le sait, le problème des divorcés remariés est un problème complexe et épineux. On ne doit pas réduire le problème à la seule question de l’admission à la communion; nous avons besoin d’un changement de paradigme et nous devons – comme l’a fait le bon Samaritain (Lc 10, 29-37) – aussi considérer la situation du point de vue de ceux qui souffrent et appellent à l’aide».
(cf. www.familles-en-synode.com)

Le changement de paradigme consisterait alors en un changement de perspective: il faut examiner les problèmes de la famille non plus seulement du point de vue de l’Eglise, entendue comme institution sacramentelle, mais aussi de celui «de ceux qui souffrent et appellent à l’aide». On propose également une icône du nouveau paradigme: l’Eglise doit devenir comme le Bon Samaritain, c’est-à-dire «se faire proche» de ceux qui sont dans une situation de malaise.

On retrouve la même expression Paradigmenwechsel dans l’article récemment publié dans la revue Stimmen der Zeit (résumé en anglais www.lifesitenews.com , et en italien sinodo2015.lanuovabq.it) au titre éloquent « AMORIS LAETITIA »: BRUCH ODER AUFBRUCH? (littéralement, « AL: rupture ou début d’un chemin », le jeu de mots est impossible à traduire). Cette fois, le «changement de paradigme» est ainsi décrit:

Ein Paradigmenwechsel Andert nicht die Lehre bisherige; rückt er sie jedoch dans einen grösseren Zusammenhang. Donc Andert « Amoris laetitia » kein Jota an der Lehre der Kirche und Andert doch alles. Der Paradigmenwechsel besteht darin, dass « Amoris laetitia » den Schritt Tut von einer Gesetzes- hin zur Tugendmoral des Thomas von Aquin.

Un changement de paradigme ne modifie pas la doctrine précédente; Mais elle l’insère dans un contexte plus large. Ainsi Amoris laetitia ne change pas un iota de la doctrine de l’Église; et pourtant, elle change tout. Le changement de paradigme consiste en ceci, qu’Amoris laetitia marque le passage d’une «morale de la loi» à la «morale de la vertu» de Thomas d’ Aquin.

Un peu plus tôt, même sans parler de changement de paradigme, il avait mentionné un changement similaire:

‘Cum grano salis’ kann man sagen: « laetitia Amoris » nimmt Abstand von einer vorwiegend negativen, augustinischen Sicht der Sexualität wendet sich und der schöpfungsbejahenden thomistischen Sicht zu.

‘Cum grano salis’, on peut dire: Amoris laetitia se distancie d’une vision augustinienne, essentiellement négative, de la sexualité, et se tourne vers la vision thomiste plus positive de la création.

Dans l’article nous trouvons aussi d’autres oppositions, comme celle entre l’«optimum» et «le bien possible» (Evangelii gaudium , nn 44-45;. Cf. Amoris laetitia, n 308.) Ou celle entre la réalité en noir et blanc et les multiples nuances (récemment exploitée par le pape Bergoglio dans une interview à Avvenire):

Meist können Menschen – und wir alle Menschen sind solche – nicht das Optimum, das nur sondern en Situation ihrer Bestmögliche tun; oftmals müssen wir das kleinere Übel wählen. Gelebten im Leben gibt es nicht nur schwarz oder weiß, sondern unterschiedliche Nuancen und sehr Schattierungen.

La plupart des hommes – et nous sommes tous de tels hommes – peuvent faire non pas l’«optimum , mais seulement le mieux possible dans leur situation; souvent, nous devons choisir le moindre mal. Dans la vraie vie, il n’y a pas que le noir ou le blanc mais des nuances et des tonalités très variées.

Pour être honnête, je ne suis pas vraiment convaincu par le recours à Saint Thomas pour justifier des choix pastoraux que je trouve personnellement discutables. Il faut dire que le cardinal Kasper ne fait que mettre en évidence une tendance déjà présente dans Amoris laetitia, où l’on peut compter une vingtaine de références au Docteur angélique (probablement que derrière cette présence massive de Thomas d’Aquin dans l’exhortation apostolique, on peut voir la longa manus du cardinal dominicain Christoph Schönborn). En tout cas, l’impression demeure qu’il s’agit d’un recours servant de prétexte, et instrumentalisant, tendant à couvrir les véritables motivations pour un changement qui autrement searit difficile à justifier. Un approfondissement du sujet par des théologiens professionnels serait bienvenu.

De même, je n’aime pas l’opposition entre la vision augustinienne et celle thomiste de la sexualité. Il est vrai que les deux grands Docteurs ont des sensibilités différentes et affrontent les problèmes selon des points de vue différents; mais cela ne me semble pas opportun de trop insister là-dessus: dans l’histoire de la philosophie et de la théologie, comme dans l’histoire de l’Eglise, je trouve beaucoup plus utile de souligner le développement dans la continuité que les différences et les oppositions. Mais il semblerait que Kasper lui-même ne veuille pas avoir la main trop lourde (notons le « cum grano salis » intitial).

Quoi qu’il en soit, considérer comme un «changement de paradigme» le passage d’une «morale de la loi» (Gesetzesmoral) à la «morale de la vertu» (Tugendmoral) de Thomas d’Aquin ne me semble pas tout à fait correct. Ici aussi, il est vrai que dans la théologie morale, il y a ces deux conceptions différentes (celle alphonsienne [s’inspirant de saint Alphonse de Liguori], qui se base sur les commandements, et celle thomiste, fondée sur les vertus); mais il s’agit de deux perspectives différentes, toutes deux légitimes, qui ne s’excluent pas, mais se complètent mutuellement. La catéchèse a jusqu’ici favorisé la première (le Catéchisme de l’Eglise catholique continue aussi à la suivre, je pense principalement pour des raisons pratiques, sans pour autant négliger de traiter des vertus), tout en laissant à chacun la liberté de suivre l’autre.

En disant cela, je ne veux pas nier qu’il y ait eu un «changement de paradigme»; mais je crois qu’il doit être recherché à un autre niveau.
Je pense qu’une bonne indication nous est donnée par la relation du cardinal Kasper au consistoire de 2014. A cette occasion, comme nous l’avons vu, le cardinal allemand a parlé de la nécessité de ne plus considérer les choses seulement du point de vue de l’Eglise, mais aussi de celui de l’humanité souffrante. Puisqu’à cette occasion, Kasper avait utilisé une métaphore (le bon Samaritain), on pourrait compléter l’allégorie et décrire les deux paradigmes justement en faisant référence au texte de Luc (10: 25-37): d’une part il y a le paradigme du «docteur de la loi», celui qui pinaille sur la doctrine ( «Et qui est mon prochain?»); de l’autre, il y a le paradigme du «bon Samaritain», qui, sans disserter sur des questions abstraites, retrousse ses manches et vient au secours de celui qui a a besoin. On peut donc dire que le changement de paradigme s’identifie avec la «conversion pastorale» (Evangelii gaudium, n. 25) demandée par François à l’Eglise d’aujourd’hui.

Alors que jusqu’à présent, pour guider le comportement des fidèles, l’Eglise se limitait à présenter une doctrine abstraite (la loi morale), et ensuite chacun devait s’arranger avec sa conscience pour appliquer les normes morales générales à la situation concrète dans laquelle il vivait, à présent, l’Église est invitée à ne plus laisser les hommes tout seuls face à leurs choix, mais à accueillir, accompagner, discerner et intégrer (les quatre moments de la nouvelle approche pastorale que nous avons abordé dans un précédent billet). Pour rendre le changement encore plus évident, on pourrait dire schématiquement: alors qu’auparavant, c’était la doctrine qui menait la vie morale, aujourd’hui cette tâche est confiée au discernement.
Mais c’est justement cette schématisation (si l’on veut, sommaire comme toutes les schématisations, mais utile pour comprendre) qui nous montre les risques du nouveau paradigme. Oui, parce que d’un côté nous avons une doctrine, abstraite, froide, distante, tout ce que vous voulez, mais objective; de l’autre, nous avons un discernement, certainement plus attentif aux situations concrètes individuelles, mais toujours à la merci de la subjectivité de celui qui la pratique. On a l’impression de se trouver face au transfert dans le domaine moral de ce qui est arrivé avec le protestantisme à propos de l’interprétation de l’Écriture: alors que dans l’Eglise catholique, l’interprétation de la Bible est confiée au magistère, chez les luthériens, chacun peut l’interpréter personnellement à travers le «libre examen». On pourrait se demander en outre si, ce faisant, le discernement ne va pas au-delà des limites de son champ d’action naturel (qui a toujours consisté dans l’évaluation de l’origine des «esprits», dans le jugement sur l’authenticité des charismes, dans la recherche de la volonté de Dieu, etc.). Nous nous en sommes occupés dans un précédent billet, mais le discours devrait être repris et approfondi séparément.

Dès lors qu’elle ne sert plus à diriger notre vie, il ne sert à rien de déclarer que la doctrine n’est pas modifiée. Le changement de paradigme la rend totalement insignifiante. Le cardinal Kasper a raison quand il affirme: «Amoris laetitia ne change pas un iota de la doctrine de l’Église; mais elle change tout». La doctrine peut bien rester la même, si elle ne sert plus; elle pourrait même être mise au musée, et conservée comme elle est, intacte dans sa pureté. Aujourd’hui, pour savoir comment nous devons nous comporter, nous avons à nos disposition le discernement, ce qui est totalement différent de la rigide doctrine: il est plus malléable, s’adapte à des situations différentes, peut changer de temps en temps, se diversifiant au cas par cas.

Je ne sais pas si on se rend compte de la portée subversive de ce Paradigmenwechsel: c’est une authentique révolution, cette «révolution pastorale» dont je parlais dans un billet [cf. La révolution pastorale (29/3)] . Le changement de paradigme n’est pas un changement mineur: en changeant le paradigme, on change vraiment tout. À ce stade, je ne saurais pas répondre à la question que le cardinal Kasper pose rhétoriquement dans son article: «Rupture, ou début d’un chemin?». Pour moi, cela ressemble beaucoups à une rupture, la même rupture que celle qu’on aurait voulu mettre en œuvre avec le Concile Vatican II, mais qui à l’époque n’avait pas réussi (quoi qu’en dise l’«École de Bologne»).

Pour finir, on ne peut pas ne pas tenir compte de ce Paradigmenwechsel dans la phase de mise en place de la «stratégie défensive» contre cette «révolution pastorale». Parce que si l’on s’oppose à lui avec les instruments traditionnels on risque – comme quelqu’un l’a fait intelligemment remarquer – de tomber dans la même erreur que celle commise par les Français pendant la Seconde Guerre mondiale: ils pensaient que pour se défendre contre les Allemands il suffisait de construire un important système défensif (la «ligne Maginot»), qui se révéla toutefois entèrement inutile, puisque les Allemands contournèrent l’obstacle et occupèrent la France en passant par la Hollande et la Belgique.
Si nous voulons nous opposer efficacement à la «révolution pastorale» en cours, nous devons le faire en pleine conscience du changement de paradigme survenu et, si possible, en combattant à armes égales sur le même champ de bataille. Sinon, ce sera une bataille perdue d’avance.

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