Dubia, le silence du Pape, une oeuvre de L’Esprit?

Marco Tosatti relaie une intéressante hypothèse de Ross Douthat, éditorialiste du NYT: le fait que François refuse de répondre aux quatre cardinaux est une façon, pour l’Esprit Saint, de nous préserver de l’erreur. Explication (29/11/2016)

Dans son article, Marco Tosatti commence par rappeler les faits avant de reproduire les passages les plus importants de l’éditorial de Ross Douthat, que j’ai trouvé plus simple de traduire in extenso à partir de la version originale.

A noter, même si cela peut surprendre, que Ross Douthat, bien qu’il écrive dans le NYT, est un catholique conservateur. Il en a souvent été question dans ces pages. Je ne sais pas si Le Monde compte parmi ses collaborateurs des « Ross Douthat » français. J’en doute.

Amoris laetitia, les dubia. Le silence du pape est-il l’oeuvre du Saint-Esprit pour éviter les erreurs?
Les hypothèses du New York Times

Marco Tosatti
28 novembre 2016
Ma traduction

* * *

La situation que vit l’Eglise catholique, après Amoris Laetitia, les demandes de clarification formelle des quatre cardinaux, les « Dubia », (voix d’un « bassin de perplexités » bien plus large, comme en témoignent les signatures de la Supplique Filiale et différents documents de théologiens et professeurs ) et le refus de répondre du Pape la porte à parcourir une « terra incognita » , selon le chroniqueur du New York Times Ross Douthat.

En fait, plus de trois mois après réception de la lettre privée avec laquelle les cardinaux demandaient des éclaircissements, qui aurait provoqué une grosse colère du pape (et nous le croyons, malgré les dénégations privées) il n’y a pas eu de réponse; qualificatifs peu élogieux, accusations de rigidité, suggestions que derrière la rigidité il y a des problèmes psychologiques, du « doctrinarisme » et ainsi de suite. Mais une réponse claire, nette et sincère, non.

Résumons la question pour ceux qui ne la connaissent pas. Amoris Laetita, l’exhortation du Pape après les deux Synodes sur la famille, laisse entendre dans un communiqué, sans abolir le magistère précédent, qui l’excluait, qu’une personne divorcée et remariée civilement peut accéder à l’Eucharistie. Autrement dit, quelqu’un qui est – formellement – en état de péché mortel, et sans changer sa situation, peut recevoir la communion. C’est une perspective qui ouvre la porte à de nombreuses possibilités: pourquoi ne pourrait-on pas appliquer la même solution à d’autres péchés, eux aussi graves? Bref, un bel imbroglio. Qui paraît voulu.

(…)

Sa Sainteté décline la réponse

26 novembre 2016
Ross Douthat (NYT)
Ma traduction

* * *
«Ce n’est pas normal» – ainsi s’expriment les détracteurs de Donald Trump alors qu’il se prépare à assumer la présidence. Mais la république américaine n’est que la deuxième plus ancienne institution confrontée à une situation typiquement inhabituelle en ce moment. La place d’honneur revient à l’Eglise catholique romaine, qui, avec moins de fanfare (peut-être parce que la papauté n’a pas d’arsenal nucléaire) est aussi entrée en terra incognita.

Il y a deux semaines, quatre cardinaux publiaient des « dubia » – une série de questions, posées à François, lui demandant de clarifier son exhortation apostolique sur la famille « Amoris Laetitia« . En particulier, ils lui demandaient de préciser si l’interdiction opposée par l’Église à la communion pour les catholiques divorcés engagés dans un nouveau mariage (aux yeux de l’Église, adultère) restait valable, et si l’opposition traditionnelle de l’Église à l’éthique de situation était tombée en désuétude.

Les « dubia » ont commencé comme une lettre privée, comme c’est habituel avec de telles demandes de clarté doctrinale. François n’a offert aucune réponse. Cette lettre a été rendue publique juste avant le consistoire de la semaine dernière à Rome, où le pape doit rencontrer le collège des cardinaux et présente les membres nouvellement promus à la barrette rouge. Le pape a continué à l’ignorer, mais a pris l’initiative inhabituelle d’annuler une assemblée générale avec les cardinaux (dont bon nombre sont des sympathisants silencieux des auteurs des dubia).

François l’a annulé parce que les dubia l’ont rendu «bouillant de colère», a-t-on dit (ce qui a été démenti dans un tweet de son proche collaborateur, le père jésuite Antonio Spadaro […])

Pendant ce temps, l’un de ces quatre auteurs des dubia, le combatif cardinal traditionaliste Raymond Burke, a donné une interview (cf. « Dubia »: le cardinal Burke s’explique) suggérant que le silence du pape pourrait exiger un «acte formel de correction» des cardinaux – une chose qui n’a pas de précédent évident dans l’histoire catholique (des Papes ont été condamnés pour avoir flirté avec l’hérésie, mais seulement après leur mort.) C’était un langage fort; encore plus forte a été la réponse du président de la conférence des évêques grecs , qui a accusé les auteurs les dubia d’«hérésie» voire même d’«apostasie» pour avoir qustionné le pape.

Qui lui-même est resté silencieux. Ou plutôt, qui a continué sa pratique habituelle d’offrir des interviews et des sermons déplorant la rigidité et le pharisaïsme et d’éventuels problèmes psychologiques parmi ses détracteurs – mais qui a refusé de franchir le pas apparemment simple de répondre à leurs questions.

Ce n’est pas qu’il y ait un doute réel sur le côté où se trouve le pontife. Au long d’une période de débat vigoureux en 2014 et 2015 il a constamment fait pression pour ouvrir la communion au moins à certains catholiques remariés sans l’octroi d’une annulation. Mais la résistance conservatrice a été assez forte pour que le pape se sente apparemment contraint. Il a donc produit un document non encore clarifié, Amoris Laetitia, qui tourne essentiellement autour de la controverse, impliquant de différentes façons que la communion peut être donnée au cas par cas, mais sans « coming out » et sans jamais le dire directement.

Cette façon oblique de procéder est significative parce que dans le catholicisme les paroles formelles du pape, ses encycliques et ses exhortations ont un poids que des clins d’oeil, des références implicites et des lettres personnelles ne peuvent pas avoir. Elles sont ce qui est censé exiger l’obéissance, ce qui est censé être surnaturellement préservé de l’erreur.

Ainsi, éviter la clarté semble être entendu comme un compromis, une couverture

Les progressistes [liberal] ont été autorisés à tenter l’expérience, les conservateurs à s’en tenir à la lettre de la loi, et les évêques ont en substance été laissés libres de choisir leur enseignement personnel sur le mariage, l’adultère et les sacrements – ce que beaucoup ont fait cette année, oscillant entre les conservateurs en Pologne et à Philadelphie, les progressistes à Chicago et en Argentine, avec des frictions inévitables entre les différentes interprétations des évêques

Mais ce spectacle étrange autour des Dubia nous rappelle que ceci ne peut pas être un arrangement définitif. La logique du Roma locuta, causa finita, est trop profondément enracinée dans les structures du Catholicisme pour permettre autre chose qu’une décentralisation temporaire de la doctrine. Tant que le pape reste le pape, toute controverse de grande importance arrivera inévitablement jusqu’au Vatican.

François doit le savoir. Pour l’instant, il semble choisir la crise moindre d’évêques frondeurs et d’enseignement confus plutôt que la crise majeure qui pourrait venir (mais qui peut le dire avec certitude?) s’il offrait ses réponses personnelles aux conservateurs sur les Dubia et leur demandait simplement d’obéir. L’obéissance ou le schisme finiront par arriver – peut-il penser -, mais pas avant que le temps et l’action du Saint-Esprit n’aient affaibli la position de ses détracteurs au sein de l’Eglise.

En attendant, son silence a pour effet de confirmer les conservateurs dans leur résistance, car il leur semble que son refus de donner une réponse définitive pourrait être lui-même l’oeuvre de la providence. Autrement dit, il se croit machiavélique et stratège, mais en réalité c’est l’Esprit Saint qui l’empêche d’enseigner l’erreur.

C’est une hypothèse théologique rare, qui peut être facilement réfutée; le pape doit seulement exercer son autorité pour répondre à ses détracteurss et dire clairement aux fidèles ce qu’il doivent croire. Mais jusqu’à ce qu’il parle, l’hypothèse est ouverte.

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