A la veille d’un schisme?

Le Père Scalese voit dans la publication des « dubia » des quatre cardinaux, et dans le refus de répondre du pape, l’expression de deux conceptions inconciliables de l’Eglise, conduisant selon lui à une « dangereuse polarisation » (17/11/2016)

Dangereuse polarisation
Père Giovanni Scalese CRSP
15 novembre 2016
querculanus.blogspot.fr
Ma traduction

* * *

Lundi dernier 14 Novembre a été rendue publique la lettre par laquelle quatre cardinaux (Walter Brandmüller, Raymond L. Burke, Carlo Caffara et Joachim Meisner) demandent à François de dissiper les incertitudes qui ont surgi après la publication de l’Exhortation apostolique Amoris laetitia, en répondant à cinq dubia joints [à la lettre]. En quelques jours, des flots d’encre ont été déversés sur l’initiative des quatre cardinaux; inutile donc de répéter les choses qui ont été dites. Je voulais juste souligner un aspect qui semble échapper à la plupart.

J’ai eu l’impression qu’en général, les commentateurs ont présenté les rédacteurs de la lettre comme étant encore en attente d’une réponse du pape (et donc, on pourrait supposer qu’ils ont publié la lettre, en quelque sorte, pour « forcer » le Pape de donner une réponse). Magister lui-même, dans l’inquiétant billet d’hier sur son blog <Settimo Cielo>, s’exprime en ces termes:

Les quatre cardinaux … ont attendu en vain pendant presque deux mois que le pape réponde à l’appel. Et certains prévoient que même maintenant, François ne brisera pas son silence.

Moi aussi, dans un premier temps, j’avais interprété l’initiative dans ce sens; mais ensuite, relisant le texte de la lettre, j’ai compris que les choses se sont peut-être passées différemment. Les Cardinaux n’attendent plus la réponse du pape à leur lettre (si tel était le cas, ils ne l’auraient très probablement pas publiée); ils ont déjà reçu une réponse – je ne pourrais dire sous quelle forme; et elle consiste dans le fait que le pape ne répondra pas à leurs questions. Les mots suivants, contenus dans le « préambule » à la lettre, ne peuvent vouloir dire que cela:

Le Saint-Père a décidé de ne pas répondre. Nous avons interprété cette décision souveraine de sa part comme une invitation à poursuivre la réflexion et la discussion, calme et respectueuse.

«Le Saint-Père a décidé de ne pas répondre». Il y a donc eu une décision – à juste titre qualifiée de « souveraine » par les cardinaux: le pape ne répondra pas aux dubia. Inutile alors de continuer à attendre une réponse qui ne viendra pas. D’où la décision de publier la lettre.

Cette décision de François ne surprend pas. Non seulement parce que jusqu’à présent, il s’est toujours comporté de la même façon dans des situations similaires; mais parce qu’il refuse, par principe, cette façon de procéder. Accepter de répondre aux dubia proposés par les cardinaux signifierait accepter une vision de l’Eglise et du ministère du pape qui n’est pas la sienne. Il l’a déjà exprimé clairement à plusieurs reprises. Dans l’interview accordée au père Spadaro au début de son pontificat, il affirmait:

Si le chrétien est restaurationniste, légaliste, s’il veut que tout soit clair et sûr, alors il ne trouve rien. La tradition et la mémoire du passé doivent nous aider à avoir le courage d’ouvrir de nouveaux espaces à Dieu. Ceux qui aujourd’hui sont toujours à la recherche de solutions disciplinaires, qui tendent de manière exagérée à la « sûreté » doctrinale, ceux qui essaient obstinément de récupérer le passé perdu, ont une vision statique et régressive. Et de cette manière la foi devient une idéologie parmi d’autres.

Un concept repris dans l’exhortation Apostolique Amoris laetitia:

Je comprends ceux qui préfèrent une pastorale plus rigide qui ne prête à aucune confusion. Mais je crois sincèrement que Jésus Christ veut une Église attentive au bien que l’Esprit répand au milieu de la fragilité : une Mère qui, en même temps qu’elle exprime clairement son enseignement objectif, « ne renonce pas au bien possible, même [si elle] court le risque de se salir avec la boue de la route »[ Evangelii gaudium , n. 45] (n. 308).

Comme on peut le voir, nous sommes confrontés à deux conceptions d’Église et de pastorale antithétiques: d’un côté il y a ceux qui considèrent que l’Eglise est tenue de « clarifier », de montrer aux fidèles quelle est la vérité à suivre; de l’autre, ceux qui au contraire pensent que l’Église doit être un « hôpital de campagne », où l’on traite les blessures des fidèles, leur témoignant sa propre proximité, sans préoccupations de caractère légaliste; d’un côté il y a ceux qui considèrent qu’il est du devoir pastoral de l’Église d’enseigner, telle qu’elle est, la doctrine révélée; de l’autre, ceux qui préconisent comme unique attitude pastorale acceptable, l’accompagnement, le discernement et l’intégration.
Que dans l’Église il y ait toujours eu des sensibilités différentes, c’est un fait et cela n’a pas de quoi surprendre; mais j’ai l’impression que nous sommes confrontés à une polarisation de positions non seulement différentes, mais alternatives et inconciliables entre elles.

Le Pape Bergoglio, dans une conversation avec le père Spadaro en introduction au livre « Dans tes yeux est ma parole » (Nei tuoi occhi è la mia parola), semblerait justifier l’existence d' »oppositions » dans l’Eglise (et il ne pourrait pas en être autrement pour quelqu’un qui s’est formé avec Romano Guardini) [ndt: on relira à ce sujet le long billet que le Père Scalese a consacré en juin dernier à ce que François doit à Guardini, cf. Bergoglio et Guardini]:

Les oppositions aident. La vie humaine est structurée sous forme oppositive. Et c’est ce qui se passe encore aujourd’hui dans l’Église. Les tensions ne sont pas nécessairement résolues et « homologuées » [aplanies, fondues], elles ne sont pas comme les contradictions.

Dans l’interview déjà citée avec la Civiltà Cattolica, nous trouvons différentes expressions, qui servent de support spirituel à cette vision de François:

Nous pouvons discerner seulement dans la trame d’un récit et pas dans une explication philosophique ou théologique, lesquelles, en revanche, peuvent être discutées… Dieu se manifeste dans le temps, et participe aux processus de l’histoire… Dieu est toujours une surprise. On ne sait jamais où ni comment on Le trouve, on ne peut pas fixer les temps ou les lieux où on Le rencontrera… Dieu s’est révélé comme histoire, non pas comme une collection de vérités abstraites.

Personnellement, je suis tout à fait d’ accord avec le pape Bergoglio sur l’utilité – et le caractère inévitable – des oppositions (au besoin, il faudrait concilier cette position, authentiquement guardinienne, avec le second postulat exposé dans Evangelii gaudium, nn. 226-230: « l’unité l’emporte sur les conflits »).
Je suis d’accord que « les tensions ne sont pas nécessairement résolues ou homologuées »; je suis convaincu que les différences ne doivent pas être supprimées, mais éventuellement valorisées; mais je suis également convaincu que les oppositions – et à plus forte raison leur polarisation – ne doivent pas être favorisées et encore moins, alimentées, mais plutôt « gérées » et « recomposées » dans une unité supérieure (« supérieure » dans un sens spirituel, non pas dans un sens hégélien).
Comme je l’ai rappelé dans un récent billet (cf. Les revanchards du post-Concile), le but de l’autorité est la préservation de la paix et de l’unité: elle ne devrait jamais prendre parti ouvertement pour l’un des camps, et devrait plutôt jouer un rôle de médiation; sinon, les conséquences pourraient être dévastatrices.

Certains (cf. www.onepeterfive.com) sont convaincus que nous sommes au seuil d’un schisme. En fait, certains signaux pourraient conduire à le penser. Espérons et prions pour que cela ne se produise pas.
En tout cas, je considère que la simple hypothèse qu’il puisse survenir soulève des doutes sur la validité de la «réforme» de l’Eglise en cours.

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