Amoris Laetitia divise l’Eglise

Amoris Laetitia divise l’Eglise

Une synthèse remarquable et équilibrée d’un prêtre anglais (27/9/2016)

Je l’ai découverte grâce à un billet du Père Hunwicke.

L’auteur, le Père Mark Drew, est titulaire d’un doctorat en théologie de l’Institut catholique de Paris; il est spécialiste du dialogue entre les Eglises catholiques et orthodoxes. Il est actuellement en charge de la paroisse de Hornsea, dans le diocèse de Middlebrough dans le nord-est de l’Angleterre.

Il a une rubrique sur le Catholic Herald.


Bras de fer sur Amoris

Fr Mark Drew
23 septembre 2016
www.catholicherald.co.uk
Ma traduction

* * *

Les catholiques sont divisés sur la question de savoir jusqu’à quel point François veut changer l’enseignement de l’Eglise concernant les remariés. Mais a-t-il même le pouvoir de le faire?

Lorsque François a publié Amoris Laetitia il y a cinq mois, j’ai prédit que la discussion du document et ses implications pour l’enseignement catholique sur le mariage et la famille seraientt animée et parfois agressive. C’est ce qui est arrivé. Le débat a pris un nouveau tournant la semaine dernière avec la publication de la correspondance théoriquement privée entre le pape et les évêques de son Argentine natale concernant l’interprétation d’un point central (cf. François et le discernement).

Avant d’examiner le contenu des lettres ayant fait l’objet de fuites, il peut être utile de nous rafraîchir la mémoire à propos d’Amoris Laetitia et pourquoi elle est controversée. Les documents du Vatican occupent rarement l’attention du public pendant longtemps – bien que le nombre de spécialistes passionnés semble avoir augmenté au cours du pontificat actuel.

Au début de son pontificat, François a dit clairement qu’il voulait que le Synode des Évêques – une instance mondiale qui depuis Vatican II se réunit périodiquement pour discuter de questions d’actualité – discute de la place de la famille dans le monde d’aujourd’hui et ses répercussions pour l’Église. En signe de l’importance de la question, le débat devait avoir lieu sur deux synodes dans les années successives.

D’habitude, chaque synode est suivi par la publication d’une « exhortation post-synodale » où le pape résume les conclusions des évêques et ajoute ses propres réflexions. Amoris Laetitia, l’exhortation suivant ces deux synodes, a été le document papal le plus long de l’histoire, reflétant la complexité des enjeux et la volonté de l’Église de faire la lumière sur la crise à laquelle la famille moderne est confrontée.

Mais la question qui a capté la plus grande attention a été la possibilité que François change la discipline sur la communion pour les divorcés remariés. Dès les premiers mois de son pontificat, le Pape avait donné de forts indices qu’il souhaitait assouplir la discipline traditionnelle, qui considère comme adultère les mariages contractés par les catholiques après le divorce et sans l’annulation du premier mariage, constituant un obstacle à la réception de l’Eucharistie.

Les débats synodaux se sont avérés peu concluants. On a assisté à une opposition farouche de nombreux évêques à tout relâchement de la discipline, qui avait été réaffirmée énergiquement par le pape saint Jean Paul II. À la fin, une formule de compromis a été trouvée, parlant de ré-intégration de ces catholiques dans la pleine vie de l’Église sous la direction du clergé, mais sans préciser si cela comprenait la communion. Tous les yeux étaient sur François. Allait-il ouvrir la porte que ses théologiens préférés avaient réussi à entrebâiller?

Lorsque le document du pape est arrivé, il a semblé éviter de donner une réponse claire à la question qui avait désormais éclipsé les questions plus larges si longuement traitées dans Amoris Laetitia. Mais deux notes de pied de page dans la section la plus controversée, le chapitre 8, ont semblé un coup de pouce et un clin d’oeil à ceux qui sont déterminés à renverser la doctrine traditionnelle au nom de l’ouverture pastorale. Elles soulignaient que des facteurs subjectifs pourraient diminuer la culpabilité de situations objectivement pécheresses et affirmaient que dans certains cas, l’Église pourrait offrir l’aide des sacrements aux personnes concernées.

L’ambiguïté semblait délibérée – et en effet, le pape avait déclaré au début du document qu’on ne pouvait pas attendre du Magistère de l’Église qu’il règle chaque question controversée.

Le débat s’est développé sur des lignes prévisibles. Des pasteurs et des théologiens conservateurs maintenaient que le pape ne changeait pas la doctrine catholique. D’autres saluaient un développement de la pratique, mettant de côté la lettre de la loi afin d’offrir aux pécheurs la miséricorde qui est, pour François, l’essence même de l’Évangile.

La correspondance avec les évêques argentins semble pencher définitivement en faveur de ceux qui croient qu’Amoris libéralise la pratique, sinon la doctrine.

Les évêques ont envoyé pour commentaire un projet de document au Pape, disant qu’un processus de discernement avec les pasteurs pourrait reconnaître les facteurs limitant la culpabilité des époux divorcés et remariés qui se seraient trouvés incapables d’abstinence sexuelle. Pour ces personnes, écrivaient-ils, «Amoris Laetitia ouvre la possibilité d’accès aux sacrements de la réconciliation et de l’Eucharistie». Le pape a répondu que «Le document … explique complètement le sens du chapitre 8 de Amoris Laetitia. Il n’y a pas d’autres interprétations».

Dans une séquence d’événements dont nous avons pris l’habitude sous François, le document a été divulgué, puis après quelques jours confirmé comme authentique par le Vatican. Désormais, il semble clair que le Pape entend légitimer une pratique qui est non seulement sans précédent officiel, mais a également été exclu par un prédécesseur que lui-même a canonisé. En 1981, l’exhortation post-synodale de saint Jean-Paul II, Familiaris Consortio, fait sans ambiguïté de la continence un prérequis pour les personnes civilement remariées cherchant à accéder à l’Eucharistie.

L’intervention du pape présente une double difficulté pour les catholiques qui prennent au sérieux l’autorité de l’enseignement de l’Eglise, et du Pape en tant que dépositaire en chef de cette autorité.

Tout d’abord, il est difficile de ne pas voir une contradiction entre l’avis de François et l’enseignement précédent, non seulement d’un pape, mais de l’ensemble de ses prédécesseurs.

Cela nous amène au deuxième problème, qui est encore plus grave, car il va au-delà d’un enseignement quel qu’il soit et touche à la nature et à la portée de l’autorité papale elle-même.

On a beaucoup écrit sur les difficultés d’harmoniser Amoris Laetitia avec l’enseignement précédent. L’indissolubilité du mariage est un dogme que François ne souhaite pas mettre de côté. Mais ses conséquences pratiques sont l’inadmissibilité des unions subséquentes tant qu’un premier conjoint est encore en vie. L’interdiction de recevoir l’Eucharistie en état de péché grave, et la nécessité d’une intention de’amendement pour l’absolution, sont également des articles fermes de la foi catholique. L’assouplissement implicite de la discipline par le pape ne les met-elle pas de côté?

Les inquiétudes ont été si profondes et si répandues qu’un groupe de théologiens et d’universitaires catholiques , ainsi que quelques pasteurs d’âmes, dont beaucoup en Grande-Bretagne, sont allés jusqu’à écrire au Collège des Cardinaux (cf. Amoris Laetitia et « l’appel des 45 »).

Une fois de plus, une lettre destinée à être privée a été rendue publique, et cela a créé dans la hiérarchie une préoccupation suffisante pour conduire certains des signataires de la lettre, soumis à la pression de leurs supérieurs, de se distancer de son contenu (!!!). Les auteurs ont pris soin de souligner qu’ils ne disent pas que François est hérétique, mais demandent une clarification officielle et une rectification des erreurs.

La plupart des catholiques seront perplexes, et peut-être indignés, à l’idée qu’un pape pourrait être soupçonné d’enseigner l’erreur.. Cette pieuse répugnance à la notion même se trouve peut-être derrière les tentatives épiscopales discrètes pour faire taire les critiques, ce qui est par ailleurs difficile à comprendre quand le pape lui-même a appelé à la parrhesia, la courageuse franchise, dans la discussion des questions.

Une certaine connaissance de l’histoire et de la doctrine est nécessaire pour nous permettre de regarder la situation calmement. Les catholiques croient que le Pape n’est divinement préservé de l’erreur – qu’il n’est infaillible – que dans des circonstances très spécifiques. Il doit présider un Concile Général ou bien agir de sa propre autorité, rendant clair qu’il a l’intention d’offrir un enseignement qui lie la conscience des fidèles et est irrévocable.

Dans les temps modernes, seuls les enseignements sur l’Immaculée Conception en 1854 et sur l’Assomption en 1950 ont été proclamés de cette manière, et François a clairement fait savoir qu’il n’établissait pae de normes contraignantes – au contraire, il a dit qu’il souhaitait provoquer un débat.

Le reste du temps, le Pape, et les évêques en union avec lui, exercent ce que nous appelons le Magistère ordinaire. Lequel n’est divinement préservé de l’erreur que quand il est constant et unanime. Jean-Paul II a affirmé que l’impossibilité de l’ordination des femmes, par exemple, est un exemple de ce type d’enseignement infaillible.

Parfois, un enseignement ne provient pas de la tradition unanime, mais se pose comme une réponse à une situation contingente. Vatican II a dit que nous devons accorder aux enseignements du Magistère ordinaire un «assentiment religieux de l’esprit et de la volonté». Ce n’est pas la même choise que l’assentiment de la foi, mais c’est essentiellement l’obéissance fidèle à l’autorité de l’Eglise.

Alors que se passe-t-il s’il semble y avoir une contradiction dans l’enseignement du Magistère ordinaire? Essentiellement, il y a trois possibilités.

La première est que François a raison et que ses prédécesseurs ont eu tort. La difficulté est qu’il est seul et qu’ils sont nombreux – et un enseignement souvent répété porte plus d’autorité que celui délivrée par un seul pape, et sous une forme moins solennelle.

La seconde est que François est dans l’erreur. Il peut arriver qu’un pape se trompe dans un enseignement non infaillible, et quelui-même ou son successeur corrige ultérieurement. Au XIVe siècle, par exemple, Jean XXII a enseigné une doctrine sur la destinée des âmes après la mort qu’il a ensuite rétracté et qui a été jugée hérétique par son successeur.

La troisième possibilité est que la contradiction est seulement apparente et qu’il y a eu un développement de la doctrine qui ouvre de nouvelles possibilités sans renier ce qui a été enseigné précédemment. C’est la réponse qui a la faveur du cardinal Christoph Schönborn, apparemment le porte-parole de prédilection de François sur cette question.

Le problème est que, selon le grand représentant du principe du développement [de la doctrine], notre propre bienheureux John Henry Newman, le développement n’est authentique que s’il conserve ce qui a précédé et ne le contredit pas. Le cardinal Schönborn a affirmé que c’est le cas pour Amoris Laetitia, mais je ne suis pas convaincu qu’il l’a démontré avec un argument incontestable (cf. Conscience, développement de la doctrine).

Le Concile Vatican I a enseigné que «l’Esprit Saint a été promis aux successeurs de Pierre afin qu’ils puissent … faire connaître une nouvelle doctrine, mais que, par son assistance, ils puissent garder religieusement et exposer fidèlement la révélation ou le dépôt de la foi transmise par les Apôtres».

La polémique qui entoure Amoris Laetitia a rendu évident qu’il y a du travail à faire pour montrer comment son enseignement peut être concilié avec celui des papes précédents, et aussi comment la doctrine et la discipline entourant le mariage concernent le dépôt de la foi .

François semble souvent plein d’impatiencedans le débat théologique, et la mise au point d’une description intellectuellement cohérente de l’orthodoxie qui doit sous-tendre l’orthopraxie ne l’intéresse pas. L’Eglise dans son ensemble, cependant, ne peut longtemps se passer d’une telle définition si sa revendication d’enseigner avec autorité veut avoir une réelle crédibilité.

La condition préalable à la réalisation de cet objectif est une reconnaissance intellectuellement honnête des difficultés dans l’exercice actuel du Magistère pontifical et une reconnaissance impartiale du droit à poser des questions et à débattre.

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