François et le discernement

François et le discernement Le commentaire d’un spécialiste aux fameux « critères des évêques argentins » pour l’application d' »Amoris Laetitia », et aux éloges consécutifs du Pape: mais ce dernier a-t-il lu saint Ignace? (18/9/2016)

 

Bergoglio, les évêques argentins et la communion pour les divorcés remariés.
il y a quelque chose qui cloche

Settimo Cielo
16 septembre 2016

* * *

Les indications données par les évêques argentins de la région de Buenos Aires à leurs prêtres pour l’application d' »Amoris laetitia » sur le point crucial de la communion pour les divorcés remariés ont fait les gros titres du monde entier grâce à la lettre par laquelle le pape François les a canonisées, écrivant qu’elles «expliquent pleinement le sens du chapitre VIII d' »Amoris laetitia» et qu’«il n’y a pas d’autres interprétations» qui tiennent.

En Argentine, la rumeur court que les deux textes devaient rester confidentiels et que les évêques seraient encore en attente d’un projet final.

Mais entretemps, ils ont d’abord été publiés par le site officieux du Vatican « Il Sismografo » puis par celui plus officiel de « L’Osservatore Romano », qui en ont ainsi confirmé l’authenticité.

Et donc, désormais, nous savons sans l’ombre d’un doute, même par cette voie tortueuse, que le Pape approuve que l’on donne la communion aux divorcés remariés, au moins dans certains cas, à «discerner».

Mais comment devrait se produire ce «discernement»? Dans leur document, les évêques argentins l’expliquent. Mais ils ne doivent pas être tellement sûrs de la justesse de leurs indications, s’il est vrai qu’ils veulent encore les réexaminer et les réécrire.

Bien sûr, François a déjà approuvé avec enthousiasme le texte connu à ce jour. Mais s’il est vraiment question de l’examiner et de le corriger, voici une contribution utile, écrite par un spécialiste déjà bien connu des lecteurs de « Settimo Cielo ».

CE SINGULIER « DISCERNEMENT » MADE IN BUENOS AIRES
Guido Ferro Canale

* * *

Le 5 Septembre, une lettre de François – dont l’authenticité a été confirmée par « L’Osservatore Romano » – faisant l’éloge des critères d’application d' »Amoris laetitia » proposés par les évêques de la région ecclésiastique de Buenos Aires, en plus d’indiquer que l’exhortation n’est pas passible d’autres interprétations, a rappelé l’importance du discernement, comme la plus négligée des quatre activités dans lesquelles s’articulerait la pastorale.

Ce point mérite l’attention, parce que le terme «discernement» peut être utilisé dans deux sens distincts.

Dans le domaine moral, la conscience applique les principes moraux «par le discernement pratique des raisons et des biens» dans différentes situations (Catéchisme de l’Eglise catholique, n. 1780).

Dans la vie de grâce, assistée par la lumière surnaturelle de l’Esprit Saint «le discernement démasque le mensonge de la tentation, dont l’objet apparaît « bon et acceptable aux yeux et souhaitable » (Gen 3: 6), alors qu' »en réalité, son fruit est la mort »» (Catéchisme de l’Eglise catholique, n. 2847).

Le discernement envisagé par les évêques argentins et approuvé par le pape est construit et présenté comme un exemple de la première acceptation. Mais il contraste de façon éclatante avec les exigences de la seconde.

Les «Exercices spirituels» de saint Ignace mentionnent souvent le «discernement des esprits», nécessaire pour comprendre quelles pensées et inspirations viennent de Dieu, et lesquelles viennent du diable ou la volonté mauvaise de l’individu.

Les modalités pratiques sont définies dans les nn. 314-36 (cf. livres-mystiques.com/partieTEXTES/Exercices_Ignace). Chacune d’entre elles mérite d’être méditée, mais particulièrement celles sur la tentation qui se présente sous l’apparence du bien, avec des pensées qui, au début, sont bonnes et saintes, mais qui peu à peu, dans leur développement, prennent un pli mauvais:

«333: Nous devons examiner avec grand soin la suite et la marche de nos pensées. Si le commencement, le milieu et la fin, tout en elles est bon et tendant purement au bien, c’est une preuve qu’elles viennent du bon Ange; mais si, dans la suite des pensées qui nous sont suggérées, il finit par s’y rencontrer quelque chose de mauvais ou de dissipant, ou de moins bon que ce que nous nous étions proposé de faire, ou si ces pensées affaiblissent notre âme, l’inquiètent, la troublent, en lui ôtant la paix, la tranquillité et le repos dont elle jouissait d’abord, c’est une marque évidente qu’elles procèdent du mauvais esprit, ennemi de notre avancement et de notre salut éternel.»

Le discernement envisagé par les évêques argentins commence excellemment. Il s’ouvre avec un fidèle dans une attitude de pénitence, prêt à réexaminer toute sa vie à la lumière de l’Evangile et à mettre en pratique la vertu de charité (cf n.3 du texte).

Il se poursuit en affirmant que, même quand il n’y a pas l’engagement du divorcé remarié à vivre dans la continence, dans certains cas, l’accès aux sacrements peut être autorisé et peut aider les fidèles à grandir spirituellement, à “seguir madurando y creciendo con la fuerza de la gracia” (n. 6).

Mais – et voilà le hic – il omet justement une vérification de ce progrès spirituel espéré. Les circonstances mentionnées aux nn. 7 et 8 se réfèrent toutes au passé, à l’échec de la relation précédente, à l’exception du cas limite de quelqu’un qui présente la nouvelle situation «comme si elle faisait partie de l’idéal chrétien», mais évidemment, celui-là n’est pas un pénitent!

Saint Ignace nous avertit qu’il y a une réelle possibilité que de bonnes pensées et des intentions droites, dans leur développement progressif, révèlent une origine qui n’est ni bonne ni sainte. Cela peut également s’appliquer au désir de recevoir les sacrements, surtout s’il n’est pas accompagné par la contrition, qui, si elle est vraie, vient toujours de Dieu.

Un vrai discernement devrait inclure – et enjoindre au confesseur ou au directeur spirituel – la révision du choix d’admettre le divorcé remarié à la communion eucharistique s’il continue à vivre dans une situation de péché grave (considérée comme non mortel), si « ex post » (après les faits, ndt) on voit qu’il cède à la paresse spirituelle, développe un attachement croissant au péché, ne progresse pas vers la pleine conformité avec la loi de Dieu, mais s’en éloigne plutôt.

A juste titre, les évêques argentins notent qu’on ne doit pas parler de «permission» d’accéder aux sacrements, mais d’un processus de discernement (n. 1).

Mais, en fait, ils proposent quelque chose qui soit n’est pas un processus, soit n’est pas un discernement.

En effet, ou bien il faut prendre en compte uniquement les circonstances qui ont donné lieu à la «situation irrégulière» et alors, ce n’est pas un processus, mais une absolution sacramentelle donnée une fois pour toutes, en fait un «permis».

Ou bien on continue à suivre la vie religieuse et spirituelle de la personne concernée, en essayant d’en favoriser la croissance – et en ce sens il y a un processus – mais, en ignorant la nature même de l’homme déchu, il n’y a pas de place pour le discernement ignatien. Que celui-ci soit implicite, mais passé sous silence, ne me semble pas plausible.

Dans un monde, y compris catholique, de plus en plus convaincu que les bonnes intentions justifient tout et conduisent toujours au bien, on peut sans aucun doute être d’accord sur la nécessité et l’urgence de savoir à nouveau discerner, sur l’importance de cet art que trop de pasteurs ignorent ou négligent.

Mais si l’idéal de discernement entendu par Jorge Mario Bergoglio coïncide avec ce qui semble émerger des «critères» des évêques argentins, il sera légitime de se demander, avec une certaine inquiétude, dans quelle mesure cet ancien supérieur provincial de la Compagnie de Jésus a appris les leçons de ce maître d’ascètique qu’est saint Ignace de Loyola.

ANNEXE

CRITÈRES DE BASE POUR L’APPLICATION DU CHAPITRE VIII D’AMORIS LAETITIA

Chers prêtres,

Nous avons reçu avec joie l’exhortation Amoris Laetitia, qui nous appelle avant tout à développer l’amour des époux et à motiver les jeunes à opter pour le mariage et la famille. Ce sont des grandes questions qui ne devraient jamais être négligées ou éclipsées par d’autres questions. François a ouvert plusieurs portes dans la pastorale de la famille et nous sommes appelés à utiliser ce temps de miséricorde, pour assumer en tant qu’Eglise pèlerine la richesse que nous offre l’Exhortation apostolique dans ses différents chapitres.

Maintenant, nous nous arrêtons uniquement sur le chapitre VIII, car il se réfère à «l’orientation de l’évêque» (300) afin de discerner le possible accès aux sacrements de certains «divorcés dans de nouvelles unions». Nous croyons convenable, comme évêques d’une même région pastorale, de nous accorder sur certains critères minimaux. Nous les offrons en vertu de l’autorité que chaque évêque a dans son propre diocèse pour les clarifier, les compléter ou les limiter.

1) En premier lieu, nous rappelons qu’il ne convient pas de parler de «permission» pour accéder aux sacrements, mais d’un processus de discernement accompagné par un pasteur. C’est un discernement «personnel et pastoral» (300).

2) Dans ce chemin, le pasteur devra mettre l’accent sur l’annonce fondamentale, le kérygme, qui stimule ou renouvelle la rencontre personnelle avec Jésus-Christ vivant (cf. 58).

3) L’accompagnement pastoral est un exercice de la « via caritatis« . C’est une invitation à suivre «le chemin de Jésus, celui de la miséricorde et de l’intégration» (296). Cet itinéraire réclame la charité pastorale du prêtre qui accueille le pénitent, l’écoute attentivement et montre le visage maternel de l’Eglise, tout en acceptant sa bonne intention et son juste propos de placer sa vie entière à la lumière de l’Evangile et de pratiquer la charité (cf. 306).

4) Ce chemin ne se termine pas nécessairement uniquement dans les sacrements, mais peut se tourner vers d’autres formes de plus grande intégration dans la vie de l’Eglise: une plus grande présence dans la communauté, la participation à des groupes de prière ou de réflexion, l’engagement dans les différents services ecclésiaux, etc. (Cf. 299).

5) Lorsque les circonstances concrètes d’un couple le rendent possible, spécialement lorsque les deux sont chrétiens et engagés sur un chemin de foi, on peut leur proposer l’effort de vivre dans la continence. Amoris Laetitia n’ignore pas les difficultés de cette option (cf la note 329) et laisse ouverte la possibilité d’accéder au sacrement de la réconciliation en cas de défaillance par rapport à cet engagement (cf la note 364, selon l’enseignement de saint Jean-Paul II au cardinal W. Baum du 22 mars 1996).

6) Dans d’autres circonstances plus complexes, et lorsqu’il n’a pas été possible d’obtenir une déclaration de nullité, l’option évoquée peut ne pas être mise en œuvre dans les faits. Cependant, un chemin de discernement est également possible. Si on en arrive à reconnaître que, dans un cas concret, il y a des limitations qui atténuent la responsabilité et la culpabilité (cf. 301-302), particulièrement lorsqu’une personne estime qu’elle tomberait dans une nouvelle faute en faisant du tort aux enfants de la nouvelle union, Amoris Laetitia ouvre la possibilité de l’accès aux sacrements de la Réconciliation et de l’Eucharistie (cf. les notes 336 et 351). Ceux-ci à leur tour disposent la personne à continuer de mûrir et de croître avec la force de la grâce.

7) Mais il faut éviter de comprendre cette possibilité comme un accès sans restriction aux sacrements, ou comme si toute situation le justifie. Ce qui est proposé est un discernement qui distingue adéquatement chaque cas. Par exemple, un soin particulier est requis par «une nouvelle union qui suit un divorce récent» ou «la situation de quelqu’un qui a échoué à plusieurs reprises dans ses engagements familiaux» (298). Et aussi, quand il y a une sorte d’apologie ou d’ostentation de sa propre situation», «comme si elle faisait partie de l’idéal chrétien» (297). Dans ces cas plus difficiles, les pasteurs doivent accompagner patiemment la recherche d’un chemin d’intégration (cf. 297, 299).

8) Il est toujours important de pousser les personnes à se placer devant Dieu avec leur conscience, et à cette fin, l' »examen de conscience » proposé par Amoris Laetitia n. 300, est utile, en particulier en ce qui concerne «la façon dont ils se sont comportés avec leurs enfants» ou le conjoint abandonné. Quand il y a eu des injustices non résolues, l’accès aux sacrements est particulièrement scandaleux.

9) Il peut être opportun qu’un éventuel accès aux sacrements se réalise de manière discrète, surtout lorsque l’on prévoit des situations conflictuelles. Mais en même temps il ne faut pas manquer d’accompagner la communauté pour qu’elle grandisse dans l’esprit de compréhension et d’accueil, sans que cela implique de créer des confusions quant à l’enseignement de l’Église à propos du mariage indissoluble. La communauté est un instrument de la miséricorde qui est «imméritée, inconditionnelle et gratuite».

10) Le discernement ne se ferme pas, car «il est dynamique et doit demeurer toujours ouvert à de nouvelles étapes de croissance et à de nouvelles décisions qui permettront de réaliser l’idéal plus pleinement». (303), selon la «loi de gradualité » (295) et confiant dans l’aide de la grâce.

Nous sommes avant tout pasteurs. Nous voulons donc accueillir ces paroles du Pape: «J’invite les pasteurs à écouter avec affection et sérénité, avec le désir sincère d’entrer dans le cœur du drame des personnes et de comprendre leur point de vue, pour les aider à mieux vivre et à reconnaître leur place dans l’Église».(312).

Avec affection dans le Christ.

Les évêques de la région

5 septembre 2016

 

Cet article a été publié dans Uncategorized. Ajoutez ce permalien à vos favoris.