Face à face avec les terroristes de Saint-Étienne-du-Rouvray : le témoignage des religieuses otages

De gauche à droite : Huguette Péron, sœur Dominique (pas présente dans l’église, mais membre de la même communauté), Hélène Decaux, Danielle Delafosse et sœur Martine (pas présente dans l’église). © Michael Bunel/CIRIC

Exclusif : Les trois religieuses présentes dans l’église où a été assassiné le père Jacques Hamel se sont confiées à l’envoyée spéciale de La Vie. Elles racontent l’indicible.

Des jeunes turbulents qui squattent leurs escaliers et promettent, dans le même temps, de surveiller leur voiture. Anciennes éducatrice pour enfants, professeure en lycée professionnel ou infirmière, ces trois sœurs de Saint-Vincent-de-Paul en ont déjà côtoyés lors de leurs missions respectives en Normandie, Bretagne, Nord et région parisienne. Être au cœur des quartiers difficiles et au plus près des démunis, c’est l’ADN de leur ordre depuis plus de cent cinquante ans. Mais des terroristes, les trois femmes, désormais aux cheveux blancs, n’auraient jamais songé en croiser sur leur chemin. Et surtout pas à Saint-Étienne-du-Rouvray, banlieue rouge de l’agglomération rouennaise, où retraitées, elles vivent en communauté avec une autre sœur. L’amitié entre musulmans et catholiques s’y pratique au quotidien : la paroisse Sainte-Thérèse, située vers le bas de la ville, a cédé un bout de terrain à la mosquée mitoyenne pour permettre à la communauté maghrébine d’avoir un chemin d’accès. Les jours de fête, elle accueille, sur sa pelouse, les fidèles restés dehors, qui en échange apportent des pâtisseries orientales.

Adel Kermiche, l’un des deux tueurs, a pourtant grandi dans la cité du Château-Blanc. Il aurait même pu fréquenter avec sa famille le « Vesti’amis », un vestiaire de vêtements qui n’est pas situé très loin, et que sœur Danielle Delafosse tient trois fois par semaine. Mais cette dernière, ainsi que les sœurs Hélène Decaux et Huguette Péron, feront sa connaissance dans de toutes autres circonstances. Présentes dans l’église du centre de Saint-Étienne-du-Rouvray quand, avec son acolyte, il a assassiné le père Jacques Hamel, les trois religieuses sont ses victimes et les témoins les plus directs du crime. À quelques encablures du lieu meurtrier, dans la petite maison en crépi crème de leur communauté, elles ont accepté de nous raconter la plus longue heure de leur vie.

Pour apporter un détail, donner une impression, tenter une analyse, les trois religieuses se coupent parfois entre elles. Mais jamais la haine ne surgit dans la conversation. Assises bien droites dans leur salle à manger couleur jaune soleil, ces trois sœurs courages, qui ne se quittent plus, sont entourées de bouquets de fleurs blanches apportés par des amis. Au mur, est accrochée une croix en métal. Sur la table, un appel à la prière nationale pour le 29 juillet, orné d’une photo du père Hamel en aube blanche. Sœur Danielle Delafosse, à qui on prête un« sacré tempérament », accuse le coup. Derrière ses lunettes cerclées, la septuagénaire exprime son émotion : « J’aimerais pouvoir superposer cette image à celle que j’ai de Jacques dans l’église. »

Ils avaient le style des terroristes qu’on voit à la télé. L’un portait un calot noir sur la tête et la barbe bien fournie. J’ai tout de suite compris.

Il est 9h30 mardi matin, quand l’indicible survient dans l’édifice religieux tout en vieilles pierres. Ce jour-là, le père Jacques Hamel célèbre la messe en petite compagnie. Sur les bancs en bois, les trois religieuses et monsieur et madame C., un couple de fidèles paroissiens âgés. « Les mamans portugaises étaient parties en vacances », expliquent-elles en chœur. La célébration de ce mardi matin n’est pas encore terminée, quand un jeune homme se présente pour demander des renseignements. « Avec son polo bleu ciel, je l’ai pris pour un étudiant. Il voulait savoir quand l’église était ouverte. Je lui ai dit de repasser dans dix minutes, après la messe », relate sœur Huguette avec son calme habituel.

Le jeune suit le conseil. Il revient plus tard. Mais cette fois il est accompagné d’un ami et habillé tout en noir. « Ils avaient le style des terroristes qu’on voit à la télé. L’un portait un calot noir sur la tête et la barbe bien fournie. J’ai tout de suite compris », se souvient sœur Hélène, l’infirmière du trio. « Ils étaient très énervés, poursuit sœur Huguette. Ils ont proféré une sorte de slogan en arabe puis nous ont reproché en français le fait que « nous les chrétiens nous ne soutenions pas les arabes ». »

Soudain, la situation bascule dans l’horreur. Les agresseurs jettent tout ce qui se trouve sur l’autel pour poser leur sac et somment le prêtre de se mettre à genoux. Ils mettent une caméra dans les mains de Monsieur C. « Jacques leur a crié : « Arrêtez qu’est ce que vous faites ? » C’est là que l’un d’entre eux a porté le premier coup sur sa gorge. Je suis alors partie », se souvient Danielle, qui n’explique toujours pas son réflexe de survie. Dehors, la religieuse sonne l’alerte. Avant d’être mise en sécurité, elle arrête une voiture bleue, sans doute un véhicule d’EDF, et demande au conducteur d’appeler la police. Ce qu’il fera immédiatement.

J’ai eu le droit à un sourire du second. Pas un sourire de triomphe mais un sourire doux, celui de quelqu’un d’heureux.

À l’intérieur de l’église, la sombre tragédie continue. Les deux assassins semblent suivre méticuleusement leur plan. Ils plantent une deuxième fois leur arme blanche dans le cou du père Jacques, qui meurt très vite après. Avant aussi de blesser grièvement monsieur C., ils vérifient auprès de lui qu’il n’a pas fait bouger la caméra, que la scène macabre a bien été filmée. « J’ai vu sur l’écran l’aube blanche de Jacques avec la tâche rouge », détaille sans fard Huguette, placée alors derrière le « caméraman » improvisé. Alors que le père Jacques et monsieur C. gisent à terre, celui qu’elles appellent « le meneur » annonce aux trois femmes qu’il les garde en otages. « Ils nous tenaient chacune par l’épaule. L’un avait un pistolet. J’ai assez vite pensé qu’il était factice. Cela nous a été confirmé après. Celui qui me tenait avait aussi du sang sur les mains et un couteau qu’il aiguisait de temps en temps contre je ne sais quoi », rapporte Hélène, traumatisée au point de ne plus pouvoir voir un couteau sans frémir.

Le changement d’attitude des deux terroristes est alors manifeste. L’énervement et l’agressivité, dont les deux jeunes hommes ont fait preuve jusqu’à présent, se dissipent. « J’ai eu le droit à un sourire du second. Pas un sourire de triomphe mais un sourire doux, celui de quelqu’un d’heureux », constate Huguette encore étonnée deux jours après le drame. Sœur Hélène, 83 ans, et madame C., âgée aussi de plus de 80 ans, demandent à s’asseoir. L’un des deux tueurs accepte. « Je lui ai aussi demandé ma canne. Il me l’a donnée », précise Hélène. Entre les bourreaux et les femmes captives, s’ensuit une conversation totalement surréaliste et aux accents pseudo-théologiques.

Les tueurs ont-ils tenté de convertir les religieuses à l’islam ? On pourrait le croire. Il est ainsi demandé à sœur Hélène si elle connait le Coran. « Oui, je le respecte comme je respecte la Bible, j’ai déjà lu plusieurs sourates, répond-elle au jeune homme. Et ce qui m’a frappé en particulier, ce sont les passages sur la paix. » Apparemment touché, son interlocuteur répond alors du tac au tac : « La paix, c’est ça qu’on veut. Quand vous passerez à la télévision, vous direz à vos gouvernants que tant qu’il y aura des bombes sur la Syrie, nous continuerons les attentats. Et il y en aura tous les jours. Quand vous arrêterez, nous arrêterons. » Sous la menace, Hélène opine. Après sa libération, elle rapportera le message au président François Hollande. « As-tu peur de mourir ? », enchaîne le tueur avec cruauté, ou peut-être avec curiosité. « Non », répond la sœur. « Pourquoi ? », questionne son locuteur. « Je crois en Dieu et je sais que je serai heureuse », lâche-t-elle.

Pensant que j’allais mourir, intérieurement j’ai offert ma vie à Dieu.

Pour ne pas flancher, Hélène prie intérieurement la Vierge Marie et dit aussi avoir pensé à Christian de Chergé, le prieur du monastère de Tibhirine. « J’ai toujours répondu calmement, pas plus qu’il n’en fallait, restitue-t-elle. Jamais contre ma pensée. Mais pas trop loin quand même. » Avec sœur Huguette, la conversation porte sur Jésus et le point de contestation qui existe entre musulmans et chrétiens. « Jésus ne peut pas être homme et Dieu. C’est vous qui avez tort », assène l’autre terroriste de 19 ans. « Peut-être, mais tant pis », rétorque alors la sœur au physique frêle. « Je ne voulais pas mettre de l’huile sur le feu et ne pas renier ce que je pensais, glisse-t-elle. Pensant que j’allais mourir, intérieurement j’ai offert ma vie à Dieu. »

Tandis que la police se dirige sur les lieux, les deux assassins se mettent à taper sur les bancs, font tomber les lumignons autour du tabernacle, tout en criant « Allah akbar ». « Visiblement, ils attendaient la police », soutient Hélène. Avant que les services d’ordre ne rentrent, ils tentent une sortie en prenant les trois femmes comme bouclier humain. « Mais ils ne se sont pas mis totalement derrière nous. À croire qu’ils allaient au devant de la mort », fait remarquer l’ancienne infirmière. « Moi j’ai bougé mon sac. La boucle métallique a fait un bruit. Le même qui m’a souri m’a alors dit : « Ne bougez pas. Restez là » », ajoute sœur Huguette. Entrée par la porte de la sacristie, la police tire. Les deux terroristes tombent. Monsieur et madame C. et les deux religieuses sortent libres mais traumatisés.

Deux jours après le drame, s’entremêlent les images cauchemardesques et les souvenirs liés à Jacques, qu’elles invitaient souvent à dîner et qui, en échange, leur rapportait des numéros de La Vie. Il était abonné. « C’était un homme accueillant qui avait du caractère et aimait la musique et les belles eucharisties, disent-elles. L’ordre devait régner sur la table de l’autel. Le tapis devait être placé parfaitement. » Danielle, qui n’a même pas eu le temps de penser à fêter son jubilé, de soupirer : « Ce sera difficile, quand on retournera dans l’église et qu’il faudra assurer les permanences dans son presbytère. » Elle poursuit en laissant apparaître sa colère « intérieure » : « C’est nous, mais c’est aussi tous les autres qui ont été visés. On ne peut pas accepter cette violence. C’est inacceptable. Ce ne sont pas de vrais musulmans. » « Je ne sais pas s’ils avaient conscience de leurs actes. Il ne faut pas chercher à comprendre », estime pour sa part sœur Hélène. Le drame ? « Cela passera comme le reste », espère cette dernière. D’une voix toujours douce, sœur Huguette rappelle surtout que « 2016 est l’année de la miséricorde ».

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